Petite confluence

Je vais maintenant me positionner au confluent de cet article, et de celui là :

Pour souligner que l’anticipation catégoriale ne vise pas le nom d’une chose ; elle dit, à propos de cette chose, : « Qu’est-ce que c’est ? », au sens de : « A quoi ça sert ? « . ( « C’est un outil destiné à … »).

Lorsque je vois la main de Catherine Deneuve la première fois dans Répulsion, mon œil l’assigne à une main, mais mon cerveau dit:  « A  quoi ça sert ? » (A faire comprendre qu’il y a quelqu’un sous le lit). Lorsque je vois le film la seconde fois, je sais que c’est la main de Catherine Deneuve, de même que je n’ai pas à chercher en voyant ce tableau, de quelle période il peut bien être puisque je sais que c’est une Annonciation de Cosme Turra.

« Qu’est-ce qu’elle fait là », « A quoi elle sert ? » sont des questions qui arrivent en premier, et non pas « C’est une caisse en bois », que le cerveau a identifiée visuellement. Le cerveau voit une chose mais cette chose est « hold », en attente de la fonction que l’esprit lui attribuera en premier. J’entends des gouttes sur le toit de la voiture, je vois une lampe, mais ce que je « retiens », c’est cette fameuse anticipation catégoriale du « Qu’est-ce que c’est ? »,  au sens de : « A quoi ça sert ? ». C’est un outil qui sert à …

Et cela nous ramène aux origines du langage dans l’hominisation. L’acte primordial n’a peut-être pas été le nommage, mais la caractérisation dans un système. J’entendais à ce sujet une interview sur France Culture, je crois que c’est Jérôme Clément qui, parlant de politique, disait en gros il me semble :  » Je ne veux pas croire que la politique ne soit qu’un jeu de pouvoirs, elle est sans doute derrière une idéologie ».

 

Et en fait non, au risque de décevoir, la politique n’est que la mise en œuvre d’un jeu de pouvoirs. Il y a toujours une « idéologie », derrière. Mais cette dernière n’est pas un ensemble d’idées, elle n’est que la règle du jeu, l’ensemble des contraintes de ces pouvoirs.

Il n’y a pas d’idées, il n’y a que des lois d’équilibre, qui sont entre ces idées comme l’image des contraintes, et qui les articulent fonctionnellement dans le jeu de pouvoirs.

Les idées sont des choses fixes, mais leurs places respectives sont dictées par ce que nous appelons la structure, c’est à dire l’idéologie sous-jacente de ce système de pouvoirs. Le droit est l’expression la plus voisine de cette structure, ce qu’il y a de plus proche en termes « intellectuels », puisque c’est une image partielle de la « règle du jeu ». Si on englobe dans un seul ensemble les lois, les règlements,  les règles de politesse, l’éducation et les manuels de savoir-vivre, jusqu’au tacite, « ce qui va de soi », on a une image des règles de ce jeu.

Mais on sent bien que si intellectuellement, chacun peut l’éprouver en soi, il est difficile d’en donner une représentation.

C’est peu comme le réseau routier. Si vous prenez par exemple celui qui relie Grenoble à Chambéry et La Tour du Pin. Il a en gros cette forme :

Grenoble 1

C’est à dire trois routes et rien. Si on veut comprendre « l’idéologie » qui est derrière cette « politique », il suffit de remettre le paysage dessous :

Grenoble 2

On voit bien qu’il n’y là nulle autre idéologie derrière cette politique que celle d’éviter les contraintes. Comme personne ne s’aventure dans ce massif :

Grenoble 3

Ainsi que mille raisons les y poussent, les gens ne se sont pas installés sur les pentes arides des montagnes, mais près de l’eau. Donc les villes se sont développées aux 3 sommets du triangle, et les routes, par la suite, on relié les centres urbains, car cela correspondait au besoin du plus grand nombre, et personne n’est allé faire une route pour les 3 bergers du milieu.

Mais il faut bien prendre garde à cette pensée qui nous saisit aussitôt, qui est que les routes « contournent » le massif !

C’est exactement ce que je disais les immeubles des villes, et du chemin dans les champs.

champ 2

Notre discours, le chemin en rouge, ne contourne pas les unités de forme que sont les mots (les champs). Il est le résultat d’un déterminisme historique, l’adaptation aux contraintes (les champs) dont « l’idéologie » n’est rien d’autre que la longueur d’une journée de travail projetée sur la terre à labourer, ce qui donnait l’unité de vente cadastrale du terrain etc. Et effectivement, on y retrouve certainement des structures géométriques.

Une des conséquences de cette piste pourrait être que l’anticipation catégoriale a fait que, au cours de l’hominisation, la construction du langage s’est fait plutôt par les prédicats que par les thèmes. Je sais que cela heurte une vision ancrée en vous depuis l’Ancien Testament.

Mais c’est une histoire humaine que le nommage. C’est une histoire de pouvoir. Je vous vois planter des carottes. Il suffit que j’ourdisse pour que, à l’article « crime » dans le dictionnaire, figure l’acte de planter des carottes à la rubrique exemple, et je vous fais arrêter et mettre sous les verrous. Ainsi les infidèles, hérétiques, relapses, que nous appelons maintenant du nom de délinquants. Ceux dont nous avons réussi à mettre les activités au rang des crimes.

Tandis que le prédicat, c’est du concret. L’anglais dit un plante-clou, et non un marteau (j’invente) comme nous disons un « tournevis ». Vous me direz qu’il faut avoir « clou » au préalable. C’est vrai, mais j’explore. En gros les verbes auraient précédé les noms. Est-ce plus facile à enseigner, pas sûr. Muni de son image figurative réaliste, on peut toujours essayer de faire comprendre l’équivalence à un objet.  Pour un procès, c’est bien compliqué.

 

Mais gardons tout de même ceci. L’anticipation catégoriale dit « Qu’est-ce que c’est ? », au sens de « A quoi ça sert », et non pas :  » Comment ça s’appelle ? ». Ce dernier vient tout de suite après, mais c’est second.

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Traderi dera, caisse en bois et boîte aux lettres !

Je vais aborder ici trois thèmes, pour leurs relations bien sûr. La traduction, la représentation et l’anticipation catégoriale.

Pour la traduction : La première fois que, enfant, vous lisez « Traderi dera » dans votre livre, ou bien sur le livret de vos comptines, vous penserez que c’est ce que chante le loup. La seconde fois, dans un contexte différent, soit vous déduisez seul, soit vous demandez ce que veut dire  » Traderi dera « .

On vous répond alors « rien ». C’est pour représenter un air que chante le personnage. It stands for n’importe quelle chanson. Mais pas un « n’importe laquelle » qui s’instancierait par « toute une  » de l’ensemble, comme « Quel que soit x » peut être instancié par 3, ou 4, non, un « n’importe laquelle » à qui il est justement interdit de s’instancier.

On ne chante pas  » Traderi dera  » pour représenter « Meunier tu dors », mais pour ne rien chanter, tout en maintenant qu’on chante. On chante  » Traderi dera  » pour dire qu’on chante, mais rien d’identifiable, bien que répertorié. Car ce n’est pas non plus improviser. C’est fredonner un air connu, qu’il est interdit de connaître parce qu’il en serait immédiatement un autre, voyant son identification pointer à l’horizon.

Une autre conséquence, et non des moindres du point de vue qui nous occupe, c’est à dire des opérations conduisant à donner du sens à des formes, est la traduction. Ici le champ est complètement fermé.

Ou bien le traducteur possède l’équivalent  » Traderi dera « , qui sera reçu par le lecteur comme on vient de le voir, ou bien il fera une faute de traduction, mais il n’y a pas de contournement possible. Une machine de traduction bien formée, c’est à dire qui étend ses points capiton aussi loin que possible, aurait le devoir de mettre en grisé toute une partie du texte, puisqu’elle ignore les relations que peuvent avoir entre eux le mot cible et le contexte immédiat du mot dans la langue cible.

Il est plus vraisemblable que cette partie sera simplement signalée comme non-traduite. Cette substitution est de l’ordre de celle qui se produit lorsqu’on vous demande d’identifier la période d’une œuvre d’art. Si vous savez de quel tableau il s’agit, qui l’a peint dans quelles conditions, et que c’est daté avec certitude, vous ne pouvez pas sincèrement répondre : « Cela ressemble à du flamand du XVIIème ».

Si on vous montre une image de film et que vous savez que c’est la main de Catherine Deneuve qui sort de sous un lit parce que vous savez que c’est une image de Répulsion, vous n’allez pas répondre « On dirait une image de film anglais des années 60″.

La substitution est devenue impossible. Plus rien ne peut représenter la chose qu’elle même, plus rien ne peut représenter le mot que lui-même, s’il existe dans la langue cible (cf. les mots n’existant que dans une langue).

Pour la représentation, ayons d’abord présent à l’esprit la manière dont le garde représente le roi lorsque, ce dernier se rendant chez  sa maîtresse, un hallebardier est posté de chaque côté de la porte d’entrée. On sait que le roi (ou quelque autre personne de rang, selon la livrée du soldat) est là, le soldat indique sa présence. L’ambassadeur de même, sans que la personne du roi soit proche. Le prêtre aussi, qui porte même parfois en lui la divinité représentée.

Une statue d’Apollon  classique représente Apollon. Sous les traits… d’Apollon. Une peinture peut dès l’antiquité représenter Jupiter sous la forme d’un taureau. Le décodage est une question de culture du receveur. L’art moderne invente de représenter Apollon sous les traits d’une caisse en bois. Le décodage est une question de médiation culturelle.

Arrive Donald Judd qui représente une caisse en bois. Sous les traits… d’une caisse en bois. Et pas n’importe laquelle encore, il utilise celle-là même qu’il représente. Mais encore faut-il qu’on vous le dise. Pour éviter les deux ornières qui vous guettent, vous avez besoin de médiation culturelle ! pour éviter primo de chercher ce qu’il y a dans la caisse (elle ne représente rien d’autre qu’elle même) ou derrière la caisse (c’est bien elle-même qu’elle représente) ou ailleurs, bref…

Le garde signe la présence du roi, la statue peint les traits d’Apollon (elle représente la représentation comme disait je crois Foucault), la caisse stands for le nom d’Apollon (une sorte de cas de « Jovis Caissitor »), l’ambassadeur stands for le roi, et la caisse de Judd fait tout cela à la fois, et plus encore puisqu’elle est le roi, et Apollon.

On voit donc que la représentation est un concept qui s’est étoffé au cours des siècles, en se dédoublant.

Pour ce qui est de l’anticipation catégoriale, je me réfère à l’exemple discuté par Bimbenet de la boîte aux lettres (bal). La boîte nous invite à y glisser des lettres parce que nous l’avons reconnue comme telle, et connaissons sa fonction. L’animal ne perçoit pas la boîte car il ne connaît pas sa fonction, mais surtout parce qu’il ne l’a pas reconnue comme telle.

L’anticipation catégoriale est la capacité, toujours en avant de l’homme dans le monde, à se demander « Qu’est-ce que c’est ? ». L’animal se demande : » Cela se mange ? oui/non « ,  »  C’est sans danger ? oui/non « ,  » Je peux passer dessus ? oui/non « , et même si  » je le mets sous la banane, pourrai-je prendre le fruit ? oui/non « , mais jamais :  » qu’est-ce que c’est ? c’est une chaise / or on peut monter sur une chaise, c’est de la catégorie des objets qui servent à s’élever ».

Maintenant si je voyage en Chine et que je vois un objet que je prends pour une théière, je ne poserai pas de question. Si j’apprends que ce n’est pas une théière, je demanderai  » Qu’est-ce que c’est ?  » Et là, plusieurs possibilités.

Soit la personne qui me renseigne connaît le mot « boîte aux lettres », et je m’extasierai sur sa forme originale. Soit la personne ne connaît pas ce mot, et elle va se lancer dans des explications plus ou moins embarrassées, selon que, dans mon pays, il existe ou non des boîtes aux lettres.

Si cela se trouve in fine, je vais apprendre qu’en Chine, on écrit aux gens sur du papier, qu’une fois écrit on le leur adresse dans une enveloppe etc. A l’inverse, si j’ai reconnu une boîte aux lettres, comme l’image du film, pas de problème.

Donc, la première fois que je vois une bal en Chine, comme la première fois que je lis « Traderi dera », je ne sais pas à quoi sert la chose, c’est à dire « qu’est-ce c’est ? ». Son anticipation catégoriale ne fonctionne pas. Je peux la prendre pour une théière, Traderi dera pour un texte de chanson, et penser qu’un garde habite dans cet immeuble et qu’il est sorti prendre le frais.

 

Tout cela pour dire qu’en fait, nous ne manipulons pas du sens, mais des traductions. Nous ne savons jamais ce que sont les choses, nous les toucherons toujours à travers l’épaisseur d’un Traderi dera qu’elles ne perdront jamais tout à fait. Et ceci parcequ’il n’y a aucun pays dont nous soyons natifs sans mediation. Il n’y a aucune langue, qui serait de ce pays, qui nous dira ce que sont les choses.

Il n’y a que le ou les pays où nous atterrissons, il n’y a que des parents ou des amis qui nous décrivent les boîtes aux lettres, leurs coutumes. On ne voit jamais le roi, il est chez sa maîtresse, on ne voit que les gardes. Certes au bout d’un moment, je suis grand, on peut me confier une lettre, je vais aller la mettre à la boîte. Je sais « à quoi ça sert », et l’anticipation catégoriale peut fonctionner dans un monde que j’ai déjà balisé, non de sens, mais de relations sémantiques.

 

Tout cela pour continuer mon propos sur la non-existence du sens.

Je pense donc je ne suis pas.

Ce que je représente, dans mes œuvres a parfois à voir avec ce qu’on appelle ici ou là  l' »assignation identitaire ».

C’est à dire une injonction donnée à une forme naturelle (notre corps, nous) de devenir une figure prévue, et pour cela assujettie au piquet de la vigne, au tuteur, au parent, au guide spirituel, au conseil familial, à la cour martiale, etc. (1)

Les formes naturelles n’ont pas de forme assignée. Elles font au mieux de l’espace disponible, compte tenu des contraintes que l’ADN gère comme il peut par la sélection, et des mutations encore peu comprises.

C’est pourquoi nous devons inventer des formes, la fiction, pour décrire les instances auxquelles nous sommes assujettis. On en a parlé récemment pour Philip Roth, qui récusa l’assignation identitaire que son milieu juif lui imposait.

Mais en fait, ce phénomène va beaucoup plus loin, et je ne parle pas là que de l’habitus. Cela va jusqu’à la forme de notre épistémé (ce qui est au penser ce que la cognition est au savoir)

Les « structures » et leurs lois de transformations ne décrivent en fait que nos tuteurs, nos grillages, les formes que prennent ces grillages et ces tuteurs, leurs charnières.

Ainsi le structuralisme décrit-il des systèmes d’oppositions binaires basées sur les figures de style. Le losange mathématique suit les mêmes lois que l’analogie etc. Laquelle analogie a aussi servi de modèle aux figures de pensée des Pères de L’Église etc.

Ce de quoi nous souffrons fortement est que notre être psychique, notre intériorité ne connaît ni ne reconnaît aucune de ces formes, qui ne sont connues que de notre cortex cérébral très superficiel, celui qui se souvient avoir été à l’école.

Mais 90 % de notre psyché, immergée, ne connaît ni ne reconnaît ces figures. Alors nous les déformons pour qu’elles leur ressemblent. Je fais comme Einstein, je prédis l’apparition de planètes en distant qu’un jour, un pan de l’histoire se dévoilera, consistant à analyser la peinture « classique  » comme une manipulation de masses (lignes, formes, tons, teintes etc.) qui prévoient et appelle le dépouillement qu’en fera la peinture « moderne ».

De notre psyché jaillissent continuellement des formes qui n’ont aucun sens, ou plutôt qui n’ont comme sens d’être l’illustration graphique ou sonore de tel affect, envie, remords, haine ou affection, regret. Mais une autre aurait fait l’affaire. C’est leur collusion qui donne l’aspect de causalité qui nous fait penser que c’en est « le sens ».

Ainsi, à rebours, nous prétendons donner un sens à l’ensemble des règles du jeu que la lutte des classes a cristallisé sous les noms de « loi », « règlement », « évidence », « ce qui va de soi », « ce qui va sans dire », ce qui est « considéré comme »,  ce qui  » tombe sous le sens  » !

Et ce sens, c’est l’ordre inné d’un monde qui existerait sans nous, et qui aurait des lois physiques et sociales, des règles, pour que tout cela  » ait un sens ». Tout, y compris nous, chacun de nous est donc assigné à « avoir un sens ». Et donc pour cela assigné à « être quelque chose », ou pire à « être quelqu’un », plus chose encore qu’une autre.

Notre forme psychique naturelle est donc assujettie à un tuteur, et se tortille sous les flèches comme St Sébastien, jusqu’à ce que son corps torturé prenne sous les convulsions de la souffrance, la forme désirée. C’est l’éducation. Lorsque le jeune adulte commence à perdre ses forces, on le laisse libre de choisir « ce qu’il veut être », pour lui faire croire qu’il lui reste quelque latitude.

Mais il choisira entre les cases que cette épistémé lui a « laissé libres », prenant ce choix fermé pour l’horizon infini des possibles, prenant le compossible de la combinatoire des attendus de l’épistémé pour la Physis, ou l’Univers, selon sa formation.

 

(1) Voir à ce sujet le début de mon autobiographie, en introduction au tome  1 de  La Beauté Couverte 2017 :

 » Il est vrai que les épreuves de castration, et que ses déceptions identificatoires furent nombreuses. Jamais reconnu par les autres à la place où il se pensait être, et toujours attendu à une place, non seulement dont il n’avait que faire, mais encore qu’il eût considéré comme une déchéance d’occuper, ou même une souillure d’y prétendre, il a passé son temps à compenser les déceptions, les siennes et celles provoquées aux autres… « 

Jeu de règles et règle du jeu (meta-entre)

Voici une image d’un lieu bien réel, extraite d’une vision que vous n’auriez peut-être pas remarquée en situation.

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J’ai songé à utiliser cette image pour illustrer le propos suivant. Il n’y a pas plus de règles de formation du langage que de règles du jeu. Il appartient à d’autres de dire si c’est plutôt du jeu de l’Oie ou du jeu de Bridge.

Ne serait-ce que par exemple le droit. Je peux poser mon pion à côté du serpent du jeu de l’Oie. Physiquement je peux le faire, mais cela ne signifie rien. Je n’entre pas dans le jeu.

Ainsi je peux aligner des mots comme bon me semble, personne n’en tiendra compte. Sauf, me dira-t-on avec justesse, les poètes.

Autre similitude : On hérite des règles. En fait, comme disait je ne sais plus qui, on les déduit avant de les apprendre. Le savoir implicite est formalisé en savoir explicite par l’école.

Mais ce qu’on apprend sûrement pas, c’est cette sorte de « compétence » qui consisterait à apprendre à former les règles du Bridge. On hérite de la jouabilité du Bridge, parce que ses règles ont été peaufinées avec le temps. Elles sont peut-être encore en évolution.

A propos de forme, je me pose une question depuis que j’ai vu quelques films dits du « neo-réalisme italien ». Dans cette période de profond remaniement social que traverse l’Italie, une donnée est particulièrement visée par ces films : la façon dont la libération de la femme, sur le plan social (matrimonial notamment) et matériel (financier) impacte les conventions de leurs rapports amoureux.

Prenons Le fanfaron. Toute la scène dans la maison de famille de Trintignant dépeint les relations « à l’ancienne », contre la seconde partie du film, où la fille de Gassmann choisit la sécurité financière avec un vieux, contre le mariage.

Dans La corruption, la femme est secrétaire, chanteuse ou pute privée, mais toujours dépendante de l’argent de l’homme, comme l’est Claudia dans La fille à la valise.

Dans ce dernier, comme dans Eté violent, et c’est ce qui m’amène à mon propos, il y a un homme trop jeune pour tenir le rôle de compagnon. L’amour pourrait naître, mais le garçon ne peut pas prendre la place  de l’homme.

Nous voilà arrivés à une notion topologique. Qu’on trouve également formalisée dans Le Fanfaron. En fait, lorsque Gassmann retrouve son ex-femme, se crée en face de Trintignant un vide, une place vide, une case où il faut une femme.

Lorsque la fille arrive, pourvue de son papa-gâteau, les espoirs de Trintignant s’envolent et il commence à repenser à son amie. Mais l’important est ce pattern de cases vides : En face d’un homme il faut une femme pour le sexe et pour… En face de la femme, il faut un homme pour l’entretenir et pour… (1)

Si une case se libère, une personne doit venir la combler.

Et si une personne est trop proche de cette case vide, elle sera invariablement attirée, aspirée par ce vide topologique.

Ce qui me conduit à une hypothèse, c’est que ce n’est pas le sens qui serait topologique, mais les rapports entre les gens. Ce serait un donc un « meta-entre » que ces rapports verraient exprimé à travers le langage. Le sens qui est inféré du rapport entre les mots servirait à décrire la nature des relations entre les gens.

Cela a déjà l’avantage de laisser la place aux notions de contexte, qui sont bien deux : la première le contexte du texte lui-même, une syntaxe à impact distant, des points de capiton « à la Proust », qui font que si de la tante du héros dont il s’agit, il faudra bien dire à son propos un « elle », sans parler des autres contraintes encore plus lâches, et la seconde le contexte « entre les gens ». Soit qu’il s’agisse des personnages dans le cadre des textes de fiction, soit des vrais interlocuteurs en chair et en os.

Un professeur s’adressant à un public exclusivement masculin leur dira par exemple  » Je vais vous parler d’elle », parce qu’il parle de la tante de Proust, en l’occurrence un personnage, et de nulle autre femme visée par un « elle », à plusieurs personnes (eux). On voit bien que la syntaxe est impactée par un double contexte.

 

Voici donc l’image :

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Ce qu’illustre cette image, c’est qu’il n’y a pas de rapport entre la photo du banc et les motifs muraux, autre que celui de la lumière. Ils sont en système avec mon œil, et cette image n’a aucune « règle de formation », pas plus que l’ensemble. Ils sont en système, c’est tout ce qu’on peut en dire. Si je vous donne ces deux images plus celle d’un palmier et que je vous demande d’écarter l’intruse, on peut être juste, ou exact, en ne rassemblant que ces deux là (2).

Mais elles n’ont aucune sorte d’ « explication » qu’on trouverait dans d’hypothétiques « règles de formation » du langage.

Il y a en revanche une dimension cruciale de ces règles du jeu, qui est la cohérence. La jouabilité dépend en grande partie de ce critère. La cohérence s’établit avec le temps, et elle est si difficile à obtenir qu’on voit en maint point qu’elle manque encore dans les langues actuelles.

Le problème de la cohérence est celui qui se pose à vous lorsque vous voulez peindre un drapé. Même si vous connaissez parfaitement les règles de représentation d’un pli, à savoir que ses côtés sombre et lumineux s’opposent par de telles teintes, vous aurez une difficulté extrême à imaginer un drapé qui ait l’air vrai.

C’est pour cela que les meilleurs peintres ont besoin du motif, d’un modèle, ou a minima d’un croquis qui donne ces indications.  Le « naturel » est difficile à atteindre, qu’il ‘agisse de nuages, de vagues…

La différence avec un drapé réside dans le fait que les plis dépendent en grande partie des points d’accroche et de la souplesse du tissu, ou plus exactement encore de son « tombé », qui relie les deux pour former les plis.

Il y a donc bien des règles de formation pour le drapé, mais elles sont déjà si complexes que le résultat est imprévisible.

 

(1) Je me repose toujours la question, à voir des films comme L’innocent (Visconti) : Qu’est-ce qu’il pourrait donner à l’une ce dont l’autre serait vraiment jalouse ? Du temps, de l’argent, des signes d’amour, de l’ostentation en société ? Je ne sais pas.

(2) Le point n’est pas innocent, et je ne plaisante qu’à moitié en disant qu’on trouverait bien un palmier dans les ombres de ce banc. Mais c’est vraiment une autre histoire.

Piaget Structuralisme XXVI linguistique.

Suite à cet article, je voudrais m’attarder un instant sur ce fait qu’à la fin de la page 79, Piaget différencie d’une part le sourd-muet qui n’a pas le langage par déficit des organes moteurs, mais possède la  » fonction sémiotique « , c’est à dire la capacité à manipuler les structures opératoires, de l’autre part le sourd-muet privé de langage par absence des structures cérébrales nécessaires.

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Les murailles de la Cité

Les murs de l’inconnu, pour le dire autrement. Article faisant suite à celui-ci d’une part et celui-là d’autre part.

Je ne sais à quelle chose invisible je me heurte, mais je sais qu’il s’agit de la même chose. La Cité des Sables, invisible au milieu du désert, mais dont on sait qu’elle est derrière ces murailles de verre auxquelles on s’appuie.

Non content de cela, je vais continuer dans cette voie. Perseverare diabolicum, je vais prendre Claudia Cardinale comme modèle de vertu, et ce par deux angles. Le premier regarde Claudia regardant les autres et l’inverse, puis le second regardant ce que je dis d’elle.

Première considération, donc, il faut remarquer que son personnage dans la Fille à la Valise ne cesse de recevoir de l’argent de la part des hommes. Ce qui la place dans une situation difficile. En effet, Aïda souhaiterait avoir en face d’elle deux types d’hommes : un patron, qui lui donne de l’argent en échange de son travail, et un amant, qui lui donne de l’amour, et à qui elle donne sa vie, et éventuellement son corps.

Hélas, à part l’exception notable du jeune Lorenzo, les hommes ne se présentent à elle que sous un seul et même type, confondant un peu les deux précédents : celui qui lui donne de l’argent en échange de son corps et ne souhaite plus trop s’en encombrer par la suite, quitte à l’abandonner enceinte, air connu.

Donc Aïda regarde à l’endroit où elle aimerait voir un homme et n’y trouve personne (que Lorenzo, qui n’en est pas encore un pour elle), et regarde les hommes qui l’entourent et ne sont pourtant, pour être proches, jamais à la bonne place.

Seconde considération, parlons maintenant non plus entre personnages, mais entre spectateurs.  Si je dis « Pour moi, Claudia Cardinale est l’incarnation, non pas de la  Beauté, mais de la féminité », cela passera beaucoup mieux que : « Pour moi, Claudia Cardinal est l’incarnation de la  Beauté ».

Quant à « Pour moi, Claudia Cardinale est l’incarnation de la féminité », il est vraisemblable que cela passe aussi très bien. Pourquoi ? Parce qu’on admettra que la féminité relève de votre goût personnel, en tout cas plus que la Beauté, qui est vu comme « un concept devant faire consensus »…

L’un des concepts est considéré comme relevant du privé, on vous concède une part du droit de définition du concept. Vous contribuez par votre vote à en déplacer le centre de gravité. Pour  » Beauté », c’est déjà moins vrai. La chose étant publique, et même précédée d’un « pour moi », personne ne saurait incarner la Beauté, c’est déjà trop s’approprier le concept, disons intuitu personae.

D’autre part, pour cette seconde considération, nous avons un propos qui n’atteint pas Claudia. Disons que j’étends la main vers sa version 2D (je sais…) pour illustrer un mot que j’emploie. Je rafle son image sans toucher à la personne. Et je pose cette image dans un discours, qui, éventuellement, trouvera un symétrique (tel spectateur m’ayant entendu, voyant un film avec Claudia et se disant « Ah, c’est donc cela qu’on appelle « féminité »). J’ai déjà beaucoup discuté de cet aspect.

Bien. Donc quoi pour aller plus loin aujourd’hui ? C’est que dans les deux considérations, on voit que le discours s’empare d’absences, d’images en des lieux où les êtres vivants, qu’ils soient personnages ou spectateurs, attendent des êtres, leurs pairs.

« Attendent » est trop fort, je l’ai gardé pour la symétrie de la formule. Il est non seulement trop fort, mais presque paradoxal. Pour le reformuler : « Ce que je dis des êtres ne fonctionne qu’à condition que ce fonctionnement ce situe dans un espace de convention ».

Ou encore : Je disais que le langage n’a pas vocation à viser le réel, je dis maintenant qu’il n’a pas même prétention à le faire. Au contraire, nous savons qu’il ne fonctionne que s’il vise un ersatz, un avatar, une image de la chose.

Et c’est là que je rejoins le celer/déceler de Heidegger. Limage apparaît quand l’être s’efface, comme la lune se lève quand le soleil se couche. Ce que nous disons « être » par et avec le verbe, par le moyen de ce verbe-être, ce que nous disons n’est plus l’être, ce que nous visons n’est plus l’être, mais une image que nous savons être une image, et donc nous avons besoin, pour les besoins de la cause, la cause étant bien sûr la chose que j’en dis.

Le prédicat a besoin pour fonctionner d’un thème qui soit déjà inséré dans l’espace du langage, il ne peut pas fonctionner avec un thème « non dégrossi », issu directement du réel, cf. : « Un maire mérite-t-il la confiance de ses administrés ? ».

L’être disparaît, celé comme un soleil qui se couche, tandis que son image, forgée en langue, se décèle comme la lune. J’ai l’une ou l’autre, mais pas les deux. Je peux regarder l’être de la chose, ou bien parler de son image, mais pas les deux.

D’où l’invincible attirance pour le personnage de fiction, qui lui aime à jouer sur le lien qui sépare et unit les deux. Dans l’image de cinéma, et plus la technique progresse plus cela devient vrai, l’image tend coller le personnage à l’être, comparé au théâtre par exemple, où j’ai autant de mal, mais pas pour les mêmes raisons, à décoller le personnage de l’être de l’acteur qui l’incarne..

Peut-être qu’un jour je n’aurai plus la sensation de devoir choisir. Les enfants se construiront avec des souvenirs où la fiction se mélangera intimement aux contes, à parts égales. Ils n’auront pas vu mais vécu les films. Sans doute un jour les personnages de ces films s’interrompront-ils pour répondre à l’enfant.

Être ne s’opposera plus alors à « non-être » mais à « non-représentable », ou « non-réalisable en vue 3D », ce qui nous invite encore une fois à jeter les bases de conventions sur le sens des formes.

Sinon j’ai vu la pluie sur la vitre, et j’ai vu que dans chaque goutte, il y avait un petit monde à l’envers. La moitié basse de chaque goutte montre le ciel clair tranchant sur l’herbe, et l’herbe suspendue dans le ciel.

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