Moule et oscillations

Suite à ceci, Je vais tenter ici de concilier deux aspects en apparence contradictoires : Le fait que le mot est considéré comme un moule, chose lourde et rigide d’une part, et d’autre part le fait que sa nature est « ondulatoire », c’est à dire que sa présence ne se saisit qu’à lui attribuer un territoire en 3D, et de le « comprendre dans ce territoire », comme on admet une région pour la présence d’une particule.

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In der Macht der Sprache (Heidegger – Mattei)

Ayant supposé que les lecteurs de Heidegger sont plus nombreux que les miens, je me suis dit qu’une petite passerelle serait la bienvenue. Je pars donc de l’ouvrage Heidegger L’énigme de L’être, sous la direction de Jean-François Mattei, PUF Débats, aimable prêt du fonds Guibert-Lassalle 🙂

Tout d’abord une mention de la page sur  » l’erreur de l’être « , la page 96.  » En termes nietzschéens. J’ai écrit  » Et si nous étions … l’Erreur » . J’y reviendrai.

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Venons en au fait, à savoir page 101, à « une forme de relativisme linguistique à la Benveniste : C’est ce qu’on peut dire qui délimite et organise ce qu’on peut penser »

J’ose encore espérer que quelques uns voient la charnière. Elle est évidemment dans le « on ». Il faut traquer les indéfinis, ils portent toujours le poids des péchés de l’auteur. Bien évidemment, « on » ne pense pas, c’est un mot.

Alors, qui peut penser ? Si être unique, si l’individu, ne pouvait penser que ce que « on », qui ne dit rien, peut dire, cela implique que tous les locuteurs d’une même langue passeraient leur temps à penser la même chose, à ruminer et à tourner en rond sans jamais sortir des mêmes concepts.

Or on constaterait plutôt le contraire, à savoir qu’on retrouve les mêmes concepts chez les Grecs et chez les Allemands, qui devraient, eux, avoir la latitude de dire des choses foncièrement différentes.

Fort heureusement, un être peut penser plus largement que le langage, et le sens déborde la forme, même si la plupart tournent en rond en poussant les murs de leur cellule, pensant par là s’être affranchis de la prison, nous avons vu tout cela.

« Organiser », « délimiter », question de mots 🙂 (1)

Qui est donc ce « on », qui ne peut penser que ce qu’il dit ? C’est la langue, bien sûr, et sa culture, c’est le quatrième espace du langage, dont nous sommes une alvéole, une bulle en qui on a institué le pouvoir de dire « Je ».

C’est parce que la langue, c’est l’autre en nous, parce que la langue nous parle, c’est pour ces raisons que, presque en s’excusant, Benveniste dit qu’on ce qu’on dit circonscrit ce qu’on pense. Mais il prend son cas pour une généralité, et ce n’est pas parce qu’il n’a rien inventé hors du langage que d’autres n’ont pas su le faire.

La pensée étire le champ du langage comme un ballon qui se gonfle sous l’effet du vide extérieur. C’est en effet la différence de pression qui gonfle le ballon, qui porte l’aile de l’avion en instituant le vide de l’intrados, etc.

Le entre, la relation de à, le champ, se substituent peu à peu aux couples d’oppositions « être / ne pas être » et autres qui n’existent que dans le langage, et que les philosophes, en bons prisonniers du langage, ont cherché dans la meta-physis, puis dans la physis même avec les structures.

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Il faut maintenant en venir à la formidable intuition décrite par la page 103 :

 » Mais c’est une chose de s’interroger sur le rapport à l’être ouvert par la langue […] mais (sic) c’en est une autre, toute différente, que d’historialiser en bloc rapport à la langue et rapport à l’être jusqu’à faire de ce qui est à chaque fois ‘ le rapport d’un peuple à l’être’ ce sur quoi se fonde ‘la destinée de la langue’. Ce n’est plus seulement le Dasein, pour autant qu’il est primairement et essentiellement un ‘disant » (ein Sagender, ein Sager) qui se trouve placé sous ‘la puissance de l’être’ et sous ‘la puissance de la langue’, (in der Macht der Sprache) mais nous, qui formons le peuple du ‘milieu’. « 

Voilà bien dessinée la charnière entre la langue constitutive à la fois du nous, culture collective, et du moi, individu qui est parlé par sa langue, et par là, in der Macht der Sprache, s’imagine être.

Ce que Heidegger avait pressenti pour la langue, il faut l’étendre au langage en ce qu’il est langue pour chacun, et que nous sommes in der Macht du langage. Nous sommes en effet au « milieu », entre tous les autres, à titre individuel, à titre de peuple, mais aussi à titre d’humain, parce que nous sommes éduqués, et non parce que nous naissons hominidé. C’est plus que la langue qui nous fait peuple d’une langue, c’est la communauté des autres qui nous fait humain à titre individuel, par le biais d’un langage qui n’existe que sous les instances de ses langues.

Parce que le « être » du langage est à la fois collectif et individuel, et comment en serait-il autrement de ce bien commun, il appartient à tous et à chacun, il est la propriété de tous et de personne, le propre de tous, de chacun et de personne, voilà pourquoi nous ne sommes pas l’être du langage. Mais comme le langage structure notre être en profondeur, nous sommes en grande partie l’être du langage, nous sommes le fantôme du quatrième espace. Chacun de nous est fantôme en son château hanté des autres esprits.

Mais un fantôme qu sent confusément qu’il est chez lui dans ce corps-ci, et pas dans un autre. Du moins la plupart du temps.  Ce sont les psys qui vous parleront le mieux de l’être, car ils côtoient ceux qui justement, ne sont plus, parce qu’ils ont déserté leur corps. Vous pensez être, à titre individuel, parce qu’une enfance heureuse n’a pas comporté de traumatisme qui vous aurait obligé à quitter votre corps pour aménager votre souffrance.

C’est cela qu’il nous faut maintenant prendre en charge et assumer. C’est cette garde dont il faut prendre la relève, comme une garde montante venant relever ceux qui ont gardé l’être. Refuser de voir que l’être individuel est construit par les autres, par le collectif, c’est refuser leur place parmi les étants qui ont droit à l’être, au propre de la vie humaine.

La tâche de savoir ce que ça voulait dire en grec il y  a des siècles ne doit pas nous permettre de tourner le dos à la souffrance de ceux qui ne sont pas, aujourd’hui en France. La prise en charge de l’individu par le collectif demande des moyens par le biais de décisions politiques, inutile de faire l’autruche.

Tant qu’il y aura des enfants violés, humiliés, traumatisés, il y aura des adultes qui ne peuvent pas s’épanouir, et qui, en eux-mêmes, ne sont pas. Ce à quoi doit nous servir l’intuition de Heidegger, et d’autres de son temps, c’est à comprendre que chacun de nous est à titre individuel, le fruit de ce que nous faisons de lui.  Chacun de nous, en ce qu’il pèse sur le type de société que nous créons, a une responsabilité envers chacun.

Continuer à produire, à pérorer ou à créer en se mettant la tête sous le sable, c’est par un muet consentement, continuer de cautionner les modèles qui pensent la relation sujet-objet de l’homme au monde comme on le faisait au XIXème siècle.

Donner des minima sociaux, c’est bien, et beaucoup de pays ne le font même pas, enterrant l’évolution de l’humanité. Accompagner l’enfant de façon à l’épanouir, ce sera se diriger vers une société de la passion et de l’empathie, où les énergies dégagées pourront nous donner un second souffle, une nouvelle Atma.

Le Dasein est donc si l’on veut effectivement le seul être, mais finalement, peu importe, puisque ce « Da » est encore toujours-déjà nulle part, comme dirait Blanchot. La question est dans le rapport entre le Hiersein et le Dortsein.

Prendre conscience de l’être-humain, c’est prendre conscience de l’autre,  car c’est prendre conscience qu’on nous a faits humains, et que nous ne l’étions pas à la naissance.Et c’est bien pour cela que l’être ne peut se déplier que dans le Zeit, dans ce temps au long duquel se déplie notre cortex.

 

L’univers est dans une dynamique spatio-temporelle qui ouvre l’espace pour la différence entre ici et là, qui organise ces lèvres qui s’écarte entre maintenant et tout à l’heure où je mesurerai leur écart. L’univers est dans la dynamique spatio-temporelle de notre pensée qui ouvre l’espace du entre, tandis que nous ne regardons, ne sentons que les parois. Le « entre », par sa nature de vide, nous fait horreur, il nous angoisse. C’est notre mortalité de corps qui nous empêche de penser l’être en tant que dynamique de l’espace, puisque c’est celle-là même qui écartèle les molécules de notre corps physique jusqu’à les dissocier, et que cela nous fait tellement peur que nous figeons le monde.

Là est terminé tout le débat, et s’en ouvre un autre plus crucial, qui dépasse de loin l’humain (2). Mais à chaque jour suffit sa peine.

 

(1) Si vous récriez « Mais comment, vous nous avez toujours dit que », reportez-vous à mon texte, vous verrez qu’à chaque fois, je précise bien que ce qui est dit constitue la quasi-totalité de ce qui est pensé.

C’est par cette maille que l’édifice d’enserrement et d’organisation se détricote. La structure est ouverte. Nous ne savons penser que des structures fermées, auxquelles nous donnons des attributs d’immortalité et d’universalité, or la structure générale est ouverte. L’univers est en expansion, en quelque sorte, puisqu’il abrite notre pensée.

Je ne réhabilite pas là le néologisme, je viens d’en parler. Ruse pour mettre un nouveau moule sous la pâte qui coule pour lui éviter de déborder. Non, je parle de  » là-bas », de ce que nous rêvons bien avant que de le penser « organisé », et pensons bien avant que de le dire « délimité ».

Il reste vrai que beaucoup pensent penser parce qu’il frottent les taxinomies afin d’en tirer les étincelles de consensus de connotation que ce mouvement peut dégager, et chauffer leur ego à cet exposé de leur « pensée », mais peu importe. L’important est d’épanouir les enfants.

(2) En effet, si cet être-humain est toujours-déjà nulle part, c’est qu’il est toujours déjà ailleurs. Et c’est en ce sens que je pose :  » Et si nous étions… l’Erreur ». A prendre au sens de « Et si nous étions ce qu’il fallait pour que tout fût instancié, y compris l’Erreur ? ».

L’erreur, lorsqu’elle s’instancie, renvoie à un autre absent, le juste, son juste à elle. L’Erreur, en tant que concept devait être instancié par une impossibilité qui renvoyât à son juste. L’Erreur pourrait être instancié (sic) par exemple par une matière qui se combinerait à elle-même jusqu’à en prendre conscience, c’est une instance de l’impossible, impossible autorisé à être donc une erreur. Comment instancier sinon l’Erreur ? Par les fautes des écoliers sur leurs cahiers ? Elles ne sont que justice de leur ignorance. La hauteur d’un arbre ni la forme d’un nuage ne peuvent instancier l’Erreur, puisque tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

 

La forme d’une situation

A lire la légende de cette photo :

« C’est à dire de se demander si avant tout versement de la pâte sémantique qui sera associée à une situation, cette dernière a bien une forme spécifique qui lui permettrait de recevoir la pâte. « 

On réalise ce que soulève la remarque en apparence simple : »Le mot est un moule pour la pâte du sens ». Du moins veuillé-je parler de la réentrance.

Pour le reformuler en termes  » hugoliens », le dilemme est le suivant. Si au moment d’éviter  » biscuit « ,  » gâteau »,  » sablé », mon éviction paradigmatique finit par me mener à  »  madeleine, » alors la fonction de reconnaissance haptique va sonder le fonds du moule avant que de décider si sa forme convient bien à ce que je cherche, auquel cas mon énonciation va investir le moule, et en discours on va dire que je vais « performer  » le mot « madeleine ».

Jusque là, et pourrait-on dire  » pour les objets », ça va. Mais aucun mot n’est associé à une situation. On a des expressions comme « messe de baptême », « repas de famille », qui sont répertoriées , et c’est pour cela que je commence précisément par des images qui concernent ces situations.

Mais pour ces dernières, les expressions  » pointent  » les situations. Les objets sont en quelque sorte  » anonymes » tant qu’ils ne sont pas associés à une situation. On peut prononcer le mot  » repas de famille » même si l’un d’entre eux nous a été particulièrement pénible.

Si nous sommes allergiques à la madeleine, c’est le nom du gâteau qui provoquera le refus. Si nous nous sommes étranglés avec une madeleine pendant un repas de famille pénible, c’est  la forme du repas, voire l’association avec la madeleine, qui constituera l’élément déclencheur du sens.

Ce que je tente de dire ici, c’est que la forme des mots nous est livré par le consensus, les mots ont des formes  » toutes faites », et ces formes sont à peu près toujours les mêmes.  Notons une exception extrémiste : Si une personne a entendu pendant toute son enfance le mot  » banquier  » uniquement dans l’expression  » Ces salauds de banquier », alors la forme du mot sera choisie avec hésitation pour toutes les expressions comme  » cet amour de… »,  » cet ange de… »,  » mon ami le… ».

Mais hormis ces situations « endoctrinantes », le mot banquier sera exploré en général avec succès lorsque sa forme se présente et il sera coopté pour sa version canonique « employé d’une banque ».

Il en va tout autrement pour les formes des situations, si tant est qu’elles existent. On va me dire que c’est la raison pour laquelle, précisément, ces situations n’ont pas de de mot. On pourrait me dire aussi que les mots correspondant à ces situations sont du type  » haine »,  » jalousie »…

Donc le mécanisme serait le suivant : lors du vécu d’une situation, je crée un ou plusieurs affects. Par exemple, je suis témoin d’une scène de jalousie amoureuse entre deux personnes. Je ne peux pas mettre de mot sur cette situation, mais elle a bien une forme. Simplement, je ne peux pas rappeler cette forme par un mot, comme je le fais habituellement lorsque je veux communiquer cette forme à une autre personne. Autant je peux transmettre le nom de cette forme lorsqu’il s’agit de transmettre que ce commerçant vend de très bonnes  » madeleines »., autant la forme de ce que j’ai vécu ce jour là n’a pas de nom.

J’utiliserai donc « scène de jalousie », comme on utilise  » imminence contrecarrée ». Sans savoir vraiment ce qu’est la jalousie, sans être incapable toutefois d’en éprouver en moi certaines formes.

On comprend donc que ces affects soient d’autant plus difficiles à mettre en mots que au départ, ils n’en ont pas. Je ne peux donc pas explorer la forme du mot  » scène de jalousie », comme j’explore du doigt le fonds du moule, c’est à dire la forme du mot  » madeleine », pour savoir s’il a bien la forme du gâteau que je veux évoquer auprès de mon interlocuteur.

Et pourtant, me dira-t-on, « scène de jalousie  » a une forme sonore que je peux explorer. Certes, mais cette dernière est « atone ». Elle est anonyme, et en soi, reliée à des images de vécu, ou de films, mais elle n’a pas « en soi  » une forme liée à mon affect.

Là où il n’y a qu’une seule forme  » madeleine », pour dire toutes celles qui sont mangées, y compris par moi, la forme « scène de jalousie  » n’a pas ce pouvoir haptique, parce qu’elle ne peut pas évoquer en moi   » l’effet madeleine » associé typiquement à un goût.

C’est la situation réellement vécue qui a eu une forme, une forme éventuellement traumatique. Et cette forme ne s’échange pas aussi volontiers qu’une madeleine. Elle ne se « donne pas pour « . C’est cette scène là, ce soir là, qui m’a blessé, et pas une autre. Inscrite aussi dans la pâte du temps, elle n’a pas le caractère de généralité d’un gâteau, dont un seul peut  » stand for  » les autres. C’est à cet unique gâteau symbole que j’accole la forme du mot, parce que cela est possible. Mais J’aurai beau souffrir enfant de cent scènes de jalousie, aucune ne pourra devenir standard au point de prendre la place du sens associé à la forme.

C’est aussi pour cela qu’il me sera difficile d’en parler devant un psy, c’est à dire d’arriver à  » celle-là ». Les scènes ont toutes eu leur forme unique, due à la date, à la couleur des vêtements des protagonistes ce soir là. Et pourtant, quelque chose de similaire m’a blessé. La même arme, la même forme.  Donc les deux termes sont liés, mais par une association intérieure au langage.

J’espère que la manière dont je « remonte le courant  » depuis le secondaire Aulagnien vers l’originaire est assez claire. Pour ce qui est du primaire, on pourrait dire que ce sont les autres en moi qui impriment les marques.

Plus la situation aura été traumatique, et moins je pourrai  » mettre des mots dessus », puisque précisément, plus elle est traumatique, plus elle est  » originale »,  » unique », et moins elle se prête au nommage.

Évidemment, j’ai bien conscience que certains vont sauter de leur chaise au vu de mes tentatives avec les images.  » Il nous illustre là scène visuelle », vont-ils dire,  » alors que lui même nous dit que ce n’est pas celle là qui est en cause ».

Je sais parfaitement que la forme d’une scène de jalousie n’est pas la réduction graphique de deux personnes en train de se battre. Mais je n’ai pas d’autre voie d’approche pour le moment.

En effet, pour revenir à mon dilemme initial, prenons des situations non pas gravement traumatisantes, mais légèrement seulement. Mettons un dîner de famille très heureux où tout se passe bien, ou alors une situation vécue avec intermédiation comme une scène de jalousie vue au cinéma.

Redisons que le sens n’a pas de forme, mais qu’il doit trouver un moule qui lui en a une. Et ce moule, c’est le mot.. Comment la situation, pour laquelle je n’ai pas de nom, pourrait-elle générer quelque chose qui « convienne » ?

Formulation qui suggère un peu une piste, à savoir la fameuse « empreinte ». Qu’est-ce la forme ? C’est ce qui, à une opération de moulage près, est commun à la clé et au creux laissé par la clé dans la pâte. Quelque chose qui oscille entre les deux, et qui peut toujours s’échanger contre l’autre.

J’avais déjà utilisé cette équivalence en disant que, depuis mon alvéole pulmonaire, j’envoyais sous formes d’images et de textes, des « formes en creux », à partir desquelles mes sœurs les alvéoles humaines pouvaient à leur tour se refaire la clé en y coulant la pâte appropriée de façon à faire surgir le sens.

De même la réalité va proposer à ma conscience des scènes vécues dont la violence (1) va devoir être médiatisée par la représentation. Ces scènes ont des formes que je ne peux pas parcourir « en soi » (c’est ce que tente le cinéma, d’investir l’objet extérieur de l’intérieur, comme on se glisserait sous une tente pour voir « en vrai les bêtes dont les ombres nous effrayent sur la toile.).

Mais ces formes ont des angles, des coins, qui vont s’imprimer dans la pâte de mon vécu (2)

C’est dans ces creux que je verserai la pâte du sens, souvenirs impossibles à évoquer autrement qu’en images, pour faire revivre la morsure ou la piqûre.  Mais même en images, on ne peut revivre une situation. Cette trace laissée en creux est bien sa forme spécifique. Je peux éventuellement la parcourir, comme on trempe les doigts dans un bénitier, comme on lèche un plat fini depuis longtemps, puis passer les doigts au fonds du moule de la madeleine, pour comparer.

Est-ce du chagrin, de la pitié, de la tristesse ? Est-ce de l’amour que j’éprouve pour toi ?

Autant le fonds du mot  » madeleine » a bien la forme du gâteau, et le lien s’établit, autant il y a peu de paroles que je pourrais prononcer, dont la forme me sembleraient faire renaître ce que j’ai vécu. Ma prochaine tentative sera la poésie : avec des moules de formes différentes, je vais « paver » l’excavation laissée par la situation. Que ce soit une tombe, une piscine, un lit, la situation a laissé en moi un trou que je vais combler avec des mots, en espérant que leurs formes figées finira par s’ajuster au creux. Mais bien évidemment, ça ne marche pas.

Seule la clé ouvre la serrure, et si la limaille de fer épouse la forme de la serrure, elle n’a pas le pouvoir d’ouvrir la porte. Mais bon, les mouettes, c’est mieux que rien.

Dit ainsi, on comprend l’incongruité de la phrase : « C’est à dire de se demander si avant tout versement de la pâte sémantique qui sera associée à une situation, cette dernière a bien une forme spécifique qui lui permettrait de recevoir la pâte. « 

Elle ne prend un intérêt véritable qu’à permettre de rassembler avec la notion d’investissement, au sens psychanalytique du terme. La question pourrait alors être posée sous la forme  » Quels sont les critères déterminants qui concourent à la discrimination entre les situations que je vais pouvoir investir et celles que je ne vais pas pouvoir investir ?

Là où l’idée me plaît, c’est qu’elle dessine une sorte de symétrique de la représentation. De même que la représentation va me donner une idée partielle ou déformée de la  Réalité, tout ce qui est mécanismes de défense par dissociation va me permettre de  » désinvestir  » la situation, et même pire que ça, en n’y étant tout simplement pas, du moins en conscience, à charge pour l’inconscient qui lui « voit » très bien la scène, de se débrouiller avec.

Ce que je veux dire par là c’est qu’une scène n’a pas de forme a priori. Sa forme ne prend forme qu’au fur et à mesure que le zoom de mon vécu s’en approche. A l’inverse, le désir sait très bien surinvestir une scène qui paraîtra absurde à d’autres. La culture « acculture » l’individu en travaillant les formes qu’elle imprime, pour les rendre « surinvestissables » : le désir s’y précipite

En ce sens on peut dire qu’une situation est plus ou moins apte à recevoir la pâte du sens. Si par exemple je vois une corne de bélier posée sur un étal, je peux trouver sa forme sympa, posée sur son tapis, proposée pour quelques euros et entourée de gens divers. Soudain un groupe de religieux passant dernière  moi va surenchérir pour l’avoir. Si je me retourne et que je regarde la scène, je vais alors voir quelque chose dans lequel la pâte de mon sens va s’engouffrer.

Alors même que visuellement, graphiquement, je verrai la même chose ou presque, la scène va ressembler émotionnellement à une enchère pour un tableau précieux, et la forme de cette scène va devenir « apte » à recevoir du sens.

De même, dans la vie quotidienne. La publicité exploite ce filon, bien sûr.

(1) J’ai presque envie de dire « insoutenable par nature », tout simplement parce qu’il s’agit de l’intrusion de l’autre en moi, que mon stade fusionnel n’avait absolument pas prévue 🙂

(2) Et je reviens ici sur la critique de la forme. Je sais que ces coins et ces angles n’ont pas la forme de deux personnes qui se jettent de la vaisselle à la tête en ombre chinoises, mais c’est ma voie pour me glisser sous la tente.

Dasein, certes, mais thérapeutique.

Cet article est la transcription d’un passage de notre conversation avec Anne sur la phénoménologie.
Je la reproduis ici parce qu’elle me donne l’occasion, au moment où je me suis éloigné de la représentation, de rappeler de façon un peu contrapuntique le trajet que je suis.
Si les situations ont une forme qui s’imprime (les autres en nous) « sous la forme de »; alors, en trajet inverse (l’expression, énonciation), ce sont ces formes que je vais appeler « le sens » (réel) de ce que je dis, que je vais couler dans les mots, ou bien choisir de verser à même la toile en « court-circuitant  » les mots.

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Et la vie dans tout ça ? (Descartes)

A propos de ma boutade en fin du précédent article, je voulais dire que je n’oublie pas, dans le contexte d’interprétation, que ce dernier prend place lui-même dans la vie de l’auditeur, du regardeur etc.

Ce que je veux dire par là, c’est que si je peins une toile avec un poisson qui passe fugitivement dans une rivière, cette image va avoir deux impacts différents selon que le regardeur a vécu ou pas la situation de mise en regard des analogies.

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Tore, quand tu nous tiens…

Il faut que je confesse avoir du mal avec ma propre métaphore, celle du tore.

tore2

l’idée est de dire que ce que recouvre  » d’être » ce moi qui nous obsède pourrait être divisé en deux parties, l’une étant le tore, mettons corps physique, matière, et non conscient de lui même, et en ce sens  n’  » étant » pas, d’une part, et d’autre part le barycentre du tore, situé quelque part sur la ligne rouge, conscient de lui-même est donc en sens étant, c’est le cogito, mais étant désespérément, puisqu’il constate qu’il est un point virtuel suspendu dans l’espace, contemplant ce tore physique duquel il dépend pour survivre.

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On voit souvent dans les films cette image. Le petit cosmonaute est relié par le cordon à un corps physique qui lui assure toute sa vie. Et le vaisseau ne serait qu’un amas de ferraille à la dérive sans le pilote. On pourrait dire que le rôle de l’inconscient est joué par ce qui s’inscrit dans la partie logicielle de l’ordinateur de bord, mais passons.

Ce qui m’intéresse , c’est bien sûr l’absence de ce cordon. C’est la coupure, l’absence de l’un à l’autre qui exige, pour les réintégrer au sein d’un même univers, un retournement du tore.

Bien entendu, je ne comprends pas les lois qui assureraient une transformation de l’un en l’autre. Ni même les conditions qui autoriseraient à parler d’une telle transformation.  Peut-être que ce qui ravive mon trouble en ce moment est que je passe ce modèle au feu de mon idée d’oscillation.

Cela veut dire que le tore pourrait osciller entre ses deux formes, « normale » et  » inversée ». Comme la sphère, et comme tout le reste. Rien ne m’interdit de l’imaginer, mais j’ai maintenant dans ma sauce beaucoup plus d’inconnu que de connu.

Le renversement possible pourrait être d’ailleurs une illustration de l’hypothèse à laquelle je tenais en fait jusqu’ici : Le seul doué d’existence, c’est le petit cosmonaute au centre. Il existe par projection, parce qu’il existe en esprit. Et c’est le tore, le corps de matière, qui en fait, n’existe pas. Il est à son tour une projection de l’esprit, mais cette fois par représentation. Cette idée m’est venue en lisant le concept d’ « identification » chez Nasio,

Cette idée du moi créé en « rétroprojection » (terme mal choisi) de la chose à laquelle je m’identifie m’a frappé comme processus de construction. C’est l’objet inscrit comme instance psychique inconsciente qui va créer la partie du moi qui s’identifie à cet objet. Il évident que cette brillante idée due à Lacan remplace avantageusement une imitation dont on voit mal comment elle pouvait ne pas « se voir », même si cette dernière partie émergée de l’iceberg freudien demeure flottante pour de bon.

Ce qui m’a interpellé dans le propos de Nasio est justement que lors de la description du mécanisme d’identification, l’auteur fait intensivement usage du mot de « représentation ».

Piaget Structuralisme XIX passage bio – psy

Cet article fait suite à celui-là. https://formesens.wordpress.com/2017/02/28/piaget-structuralisme-xviii-passage-bio-psy/ , bénissez-moi mes lecteurs, car j’avais quelque peu laissé tomber ce pensum.

Bien, nous étions donc page 55, et je remarque avant de poursuivre une chose qui me saute aux yeux avec le recul, c’est que dans le dernier paragraphe :

Piaget_Structuralisme_page_55

Piaget évoque sous le nom d’ « abstractions réfléchissantes », terme innocent, des opérations de pensées qui aboutiront à des « conduites ». Par exemple la « relation d’ordre », qui sans cela serait restée insérée dans un schème, va déboucher sur une conduite de rangement. Si l’enfant trie, ordonne, emboîte, c’est parce qu’il a intégré, construit et cristallisé ce que Piaget perçoit, en tant qu’adulte extérieur à l’enfant, comme des structures qu’il rétro projette alors dans l’esprit de l’enfant.

Il les projettera si bien que cela sera mis en œuvre physiquement à l’école par les instituteurs, à l’aide des outils logico-mathématiques intégrés dans les programmes de mathématiques et autres.

Il n’aura alors aucune peine à les y retrouver…  Idem pour les « conduites de classement », qui bouclent la boucle puisque ces conduites de classement produisent des « arrangements figuraux « . Bref, on aura compris.

La construction du nombre s’appuie sur deux processus, décrits tous les deux comme des « structures », qui sont la classification et la sériation.

La classification est une structure, et la sériation est une structure. Donc la sériation est une collection ordonnée par une loi qui permet à cet ensemble de rester fermé sur lui-même.  Il s’agit de grouper les éléments de la collection afin d’en faire une classe.  Nous avons vu tous les problèmes que cela pose. A-t-on le droit d’opérer une sériation sur des éléments qui n’appartiennent pas à une même classe ?

Je ne sais pas. Si non, cela veut dire que la classification est une opération préalable et prérequise à la sériation. Mais la loi de sériation d’une construction type « taille croissante » est ‘ »est plus grand que ». Sur l’ensemble (1,2,3), le plus petit élément, ici 1, n’a pas d’autre élément à mettre en relation avec lui par cette loi. Donc la loi de composition n’est pas « interne », donc la classification n’est pas ici une structure de groupe a priori, ni la sériation. C’est donc la définition en extension de la classe qui permet d’en faire un groupe : « Ma définition en compréhension va de pair avec une définition en extension qui s’étend à suffisamment d’éléments pour que la loi de composition soit interne ». Un peu tiré par les cheveux tout de même…

Car comment le savoir si on ne les a pas vérifiés un par un ? Or la structure ne dépend pas des propriétés des éléments :  » Une structure est un système de transformations, qui comporte des lois en tant que système (par opposition au propriété des éléments). » page 6 du même ouvrage.

Page 8 : « Une structure est certes formée d’éléments, mais ceux-ci sont subordonnés à des lois caractérisant le système comme tel; « 

« Subordonnés « … En quoi ?

« et ces lois dites de composition ne se réduisent pas à des associations cumulatives. « 

En quoi une association cumulative est-elle  » réductrice  » sinon à lui inventer un espace plus grand ?

« mais confèrent au tout en tant que tel des propriétés d’ensemble distinctes de celles des éléments ».

On attend l’exemple…

« Par exemple les nombres entiers n’existent pas isolément et on ne les a pas découverts dans un ordre quelconque pour les réunir ensuite en un tout « .

Poser cela donne déjà une énorme idée du contexte dans lequel va s’insérer l’hypothèse contradictoire (soupir) :

« Ils ne se manifestent qu’en fonction de la suite même des nombres, et celle-ci présente des propriétés structurales de « groupe », « corps », « anneaux  » etc.

Là on a tout de même honte pour lui de l’indigence de la démonstration. Notons le « manifestent ». Les nombres se « manifestent ». C’en est touchant de naïveté. Et en « fonction  » de quoi se « manifestent-ils ? « 

Eh bien précisément « de la suite même des nombres ». Oui, Mesdames et Messieurs, les nombres que vous allez admirer sous la baguette du maître… On n’est pas loin du  » Sar dîne à l’huile »…