Espace et temps

Je vais ici ramasser deux observations. La première vient « du terrain ». L’anecdote est que je parle à une jeune fille de 12 ans, et que cette dernière me parle de Mme L.

Elle me parle d’un épisode de ses dernières vacances au cours duquel Mme L. l’aurait injustement punie. A un certain moment, le ton prend un tour de dénigrement, appuyé par un :  » Je la connais », censé venir étayer l’argumentation.

Or je sursaute à l’écoute de ce  » Je la connais » car il est dit avec un accent bien particulier, qui vient sans nul doute de la grand-mère de la locutrice. Cet accent prouve qu’elle ramène l’expression  » Je la connais », d’un temps où sa grand-mère était vivante, et d’un lieu, ici celui de son apprentissage, dans un contexte bien particulier.

En d’autres termes, elle a appris cette expression de cette personne pour désigner un processus bien particulier. Exactement comme si elle prononçait avec un accent russe le nom d’un plat que sa grand-mère lui préparait. Sauf que le plat était français, mais tout, la recette, le contenu, le contexte, tout était teinté de l’accent de cette personne. Et sauf que la recette n’était pas culinaire mais de cette partie de notre relation aux autres qui consiste à en assaisonner une troisième en présence de la seconde, bref du dénigrement.

Nous avons tous entendu des gens prononcer des expressions arabes, basques, allemandes, avec l’accent d’origine, parce qu’apprises dans leur enfance. Mais là j’entendais une expression française, teintée de l’accent caractéristique de cette personne de la famille.

J’ai donc constaté que cette jeune fille ne parle pas un seul français. Sa langue est un aspect du vécu d’un certain nombre de situations qui sont comme un patchwork.

Chacune de ces situations a un lieu, un temps, des compagnons. Et ces caractéristiques n’ont pas disparu de la langue : on dénigre avec l’accent de la grand-mère, on loue avec l’accent de la tante etc.

Le langage est l’espace-temps mémoriel de ce patchwork.

Seconde observation, si je dis à un footballeur :  » N’avez-vous pas honte à votre âge, au lieu d’aider les journalistes emprisonnés dans les dictatures, de passer vos dimanches à pousser une balle du pied avec vos petits camarades ? », le footballeur va me répondre : » Vous réduisez le foot, vous faites de mon activité quelque chose de petit. ».

On voit que dans les deux cas, un fait de dit emporte avec lui un morceau d’espace temps. Dans les deux cas, il a maille à partir avec un espace, et un temps qu’on peut situer, même si dans le second exemple, il apparaît avec la neutralité du présent de la conversation.

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Autre chose pour ce qui est du temps. Reprenons l’image d’une nappe que l’on tire vers le haut en la prenant par un point. Toutes les miettes de la nappe, même les plus lointaines, les plus périphériques au point de traction, vont la subir pourtant en synchronie, sans délai dans le temps : la traction que j’exerce au point d’application de la force est immédiatement répercutée aux confins de la nappe, en tenant compte certes de l’élasticité du tissu..

Le continuum espace-temps est-il élastique ? Peu importe pour le moment, mais deux conclusions immédiates :

1 – Nous percevons les choses comme synchrones parce nous embrassons simultanément les deux phénomènes. Une personne (une miette quelque part sur la nappe, sur le plateau de la table) pour qui l’axe du temps serait vertical, perpendiculaire au plateau de la table, de bas en haut, verrait la traction (initiale et motrice pour nous) comme postérieure au mouvement de ses propres molécules. Il percevrait la traction du point haut, pourtant initiale, motrice et quasi simultanée à son mouvement, comme postérieure à son propre mouvement, et pour tout dire, une conséquence de son mouvement. Alors que son mouvement est une conséquence, passive, synchronique (au pire légèrement postérieur à) la traction centrale initiale.

Nous, les miettes abusées, ne disons pas que mercredi est, au plein sens du terme, une conséquence de mardi, mais nous pensons tout de même fortement que tout ce qui arrive durant le mercredi contient et représente les conséquences de ce que nous avons perpétré mardi.

Alors qu’en fait, cela ne fait que « venir-après ». Ambiguïté du « con » de « con-séquence » « avec », mais avec quoi ? La miette de la périphérie ne migre pas sur la surface de la table comme une conséquence causale de la traction, elle la subit purement et simplement, simplement parce qu’elle appartient au même espace-temps.  Elle ne saurait faire autrement.

2 – Imaginons que nous sommes toujours cette miette abusée, mais que la nappe est un filet dans lequel sont nichés tous les objets qui nous entourent. Imaginons que ce filet « colle » un peu en quelque sorte à tous les objets autour de moi. Ainsi, lorsque le filet est tiré vers haut depuis un point central, c’est tout l’univers autour de moi qui se rassemble en faisceau : l’espace-temps se plisse de façon à rapprocher les objets qui devront entrer en contact dans un futur proche.

Et il le faut bien, en effet : Si deux voitures doivent se heurter au carrefour à T, il faut bien qu’à T-1 elles soient au contact, à T-2 très proches l’une de l’autre, à T-3 proches l’une de l’autre etc. Il faut bien que l’espace-temps prépare ses futurs états.

Ainsi, le fait que ma voiture roule plus vite n’est pas une conséquence du fait que j’ai passé la seconde, c’est plutôt l’inverse. C’est parce que ma voiture doit être au rendez-vous, à telles coordonnées espace-temps dans une minute, que j’ai passé la seconde deux minutes auparavant. Le passé est contraint par le futur.

Revenons donc à la réflexion du footballeur :  » Vous réduisez mon sport à ceci ». Ainsi le mot « football » ne désigne-t-il ni une idée ni un concept, il n’a pas, au sens de ces notions dont Saussure a besoin, de « sens ». Le mot football est une portion d’espace-temps. Il ne la « recouvre pas », il l’est.

Le footballeur poursuit : « Vous réduisez le football à cela, mais le football n’est pas cela, c’est beaucoup plus grand. Le football, ce n’est pas seulement pousser une balle du bout du pied avec mes copains le dimanche ». Or il vient d’énoncer la définition en extension du football.

Ce n’est pas parce que j’ai tiré la nappe que les deux voitures se rencontrent. Ce n’est pas non plus parce que M. X a décidé d’aller rendre visite à sa cousine. Le langage ne « déterre » pas, comme certains l’ont cru, les causalités supposées à l’œuvre dans notre univers de croyance. Il va voir sa cousine pour lui reprocher telle chose, cela oui, c’est de la causalité, mais elle est interne, psychique, et nous l’avons projetée sur l’univers. L’au ne gèle pas parce qu’il fait zéro, elle gèle en même temps qu’il fait zéro, et en même temps que toutes les autres miettes de la nappe migrent depuis la base du cône vers son sommet, à la rencontre des miettes qu’elles doivent rencontrer, comme les voitures au carrefour.

C’est le sentiment qui a donné naissance à l’arabe « mektoub », « c’est écrit ».

Puis de ces supposées croyances, nous avons pensé que certaines d’entre elles devaient bien avoir un peu de vérité, et nous appelons « science » ce qui, parmi nos croyances de causalité, sera appelé « vérité ». Nous considérerons alors que nous avons bien joué, nous avons tiré le bon numéro, nous avions bien deviné puisque la science maintenant l’avalise, telle relation de causalité est désormais estampillée  » vérité scientifique ».

Ainsi on pensait que les plantes de tournesol se tournaient vers le soleil pour être en face. Elles se tournent parce que le soleil tourne. Nous avions déterré une causalité bien inscrite dans le langage. « Tournesol ».

La science nous a détrompé, la plante tourne en même temps que le soleil. Les rayons solaires changent la composition d’une substance qui fait que la tige se raidit différemment, comme une galette de blé se gondole au four. Mais la plante ne tourne pas « à cause » du soleil, les deux choses sont simultanées, comme le voyage des miettes sur la nappe. Nous y voyons une causalité par téléologie, parce que nous supposons que le but de la plante est de pousser, ce qui est encore une projection de notre libido.

Si on revient aux axes du temps : nous voyons le mouvement de la plante comme postérieur, plus « loin » dans le temps, donc nous sommes positionnés en haut, dos en l’air et ventre vers le bas, c’est à dire à l’envers. Nous regardons le passé. Puisque ce qui est primordial est que la plante tourne (ie. que les enfants naissent), c’est donc ce qui a lieu en premier, et qui nécessite (et non qui impose) que, au préalable, le soleil tourne. C’est donc lui qui est plus loin dans le (vrai) temps, il a lieu dans le futur du mouvement de la plante, comme une conséquence nécessaire pour que ce passé soit arrivé.

De façon encore plus radicale, le mouvement de la plante n’est pas postérieur à l’action du soleil, pas simultané non plus, et au contraire, il a lieu avant.  Mais disons que « simultanément » est plus acceptable à notre conscience. Et puis cela évite de s’embrouiller dans les causalités, initiale et finale.

En résumé, ce que vous allez faire dans une minute est nécessaire pour que vos enfants puissent naître dans dix ans, mais c’est la nécessité de leur naissance qui a déjà organisé ce que vous allez faire dans une minute. Il est impossible qu’il en soit autrement. Sinon, rien ne serait au rendez-vous dans l’univers.

Ainsi leur naissance, qui organise ces « préparatifs » que sont votre journée de demain et votre semaine, a déjà eu lieu. C’est également de toute évidence nécessaire, sinon à quoi bon préparer ce qui n’arrivera pas ?

Mais comme nous sommes tournés vers le bas, nous voyons les événements passés se précipiter les uns vers les autres pour créer des conséquences. Nous pensons que l’accident est la conséquence du trajet des voitures, alors que c’est notre présence aujourd’hui qui appelle l’accident passé que nous regardons, lequel appelle les trajets. Mais tout cela est uniquement  dû au fait que nous regardons le passé.

Il y a pourtant des exceptions.

 

 

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Jeunes couples (ronde-bosse)

A la suite de cet article, https://formesens.wordpress.com/2018/11/04/bifurcation-aux-dimensions/,

je voudrais ajouter une petite précision.

Lorsque je dis : « Ceci est un oiseau », je me réfère à une étape qui est qui est définie par ses « a » (de avoir), puisque ceci n’est un oiseau que parce qu’il a des ailes. Mais il est clair par ailleurs que cela induit immédiatement : »Qu’est-ce qu’une aile ? », c’est un membre qui « a » des plumes etc.

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Bifurcation aux dimensions

Suite à cet article, et à mes constats sur l’arbre « est/a », je voudrais ici poser une  question. Nous avons admis que le discours subit deux types de bifurcations, l’une correspond aux boîtes de choix de la taxinomie (« J’ai emprunté ce chaudron » vs. « Je ne l’ai pas emprunté » etc.), l’autre suit une logique d’alternance entre être et avoir :

« J’ai rencontré un animal qui est insecte volant, cet animal avait deux ailes, donc c’est une libellule », ou encore : « J’ai croisé animal qui est être humain et qui a emporté couverts en argent de la ménagère, donc qui est cambrioleur ».

La question est donc de savoir dans quelle mesure les bifurcations de boîtes d’exclusion recouvrent les bifurcations « est/a ». Jusqu’ici, elles nous apparaissent plutôt sous deux aspects différents : la bifurcation « de boîte » fait plonger le discours à l’intérieur d’un univers d’où une partie est exclue. Par exemple j’ai emprunté le chaudron percé exclut qu’il était intact.

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Partant du point « Postérieur » en bas à gauche, je choisis au premier carrefour de poursuivre sur la branche horizontale  » J’ai emprunté le chaudron » (exclusif de la verticale « Je n’ai pas emprunté le chaudron »), puis parvenu au carrefour de « il était percé / intact, je choisis de bifurquer à droite.

Attention j’utilise ici le motif jaune comme s’il était le chemin d’une cinématique, mais ce n’est pas cela. Ce dessin est utile en ce qu’il représente un guide, c’est à dire l’idée que les dimensions sont « liées ». Si une molécule pivote dans un sens, alors modulo les questions de chiralité, certaines de ses branches pivoteront inéluctablement dans l’autre sens.

C’est ce qui fait que si vous avez emprunté le chaudron intact, vous ne pouvez plaider ne jamais l’avoir emprunté. Là est le véritable tertium non datur dont l’esprit humain a abusivement transféré la légitimité dans le lexique. C’est une fois le consensus établir que la la rigidité opère, mais cette rigidité ne repose pas dans des objets morts, les mots. Ou plutôt elle y repose après leur mort, leur rigidité cadavérique témoigne qu’ils ont participé à des batailles.

La rigidité du couple blanc/noir est ainsi le reste momifié des batailles qui opposèrent les vivants qui les ont utilisés dans des discussions concernant le jour et la nuit. On entend les derniers coups de canon rouler sous les nuages comme le tonnerre d’une cause jamais perdue, et les éclairs signalent que la ligne de front s’est déplacée, là-bas.

En disséquant le jour et la nuit, en dilacérant l’aube de l’aurore, on retombe sur le point que la flèche n’atteindra jamais, ce qui nous pousse à revenir à notre mouton de l’être et de l’avoir, puisque ce mouton n’eut jamais comme être que la toison qu’il avait.

En d’autres termes, peut-on superposer l’endroit où se séparent les deux états possibles du chat de Shrödinger, percé ou non percé, avec l’endroit où ce chaudron passe de l’être à l’avoir ?

Le chaudron est percé ou ne l’est pas, c’est qu’il porte ou non un trou. Il a ce trou, cette absence énorme. J’ai emprunté ce chaudron ou je ne l’ai pas emprunté, c’est une question d’inventaire. Il est chez moi, sur mes terres, de mon côté de la frontière. Propriété vaut titre, j’en dispose comme bon me semble. C’est l’inventaire qui dira si j’ai été « jusqu’au bout de cet emprunt », et le droit attaché à cet inventaire, avec les critères qui lui conviennent.

On voit que la démonstration n’est pas bien difficile à faire : lister les critères que possède la chose, c’est la définir, et définir, c’est dire ce qui est. Ce qui est est dit, et non constaté.

Du moins dès qu’on sort de l’observation de nos pieds, et de l’un de nous qui dit : « Entre nos pieds, il y a un caillou ». Et encore, même pas : il s’en trouvera un pour dire, ce n’est pas un caillou ».

Et c’est encore pire avec la sculpture.

Le chaudron (3ème dimension)

    L’histoire du chaudron que je rappelle brièvement :

1 – Je l’ai rendu intact

2 – Quand je l’ai emprunté, il avait déjà un trou

3 – Je n’ai pas emprunté ce chaudron.

Tire son effet comique du fait que les arguments renvoient à des parties disjointes de l’arbre des possibles.

Ce qui a attiré mon attention cette fois, c’est le fait que cet arbre de choix peut être représenté par des espaces qui s’emboîtent :    L’espace du choix entre le rendre intact est inclus dans l’espace du choix « déjà troué ». Pour le dire autrement, la boîte de l’un contient la boîte de l’autre.

J’ai alors réalisé qu’il en va ainsi de tout propos, lequel progresse dans un arbre qui n’est pas exempt de ce phénomène. Chaque étape de choix d’une phrase, qui est une bifurcation pour prendre l’un des axes offerts par les choix d’articulation d’un mot, ne bifurque pas dans le même plan. Mais plutôt elle s’accompagne d’un inévitable plongement dans une boîte plus petite (ie. dans un espace contenu à l’intérieur de celui d’où elle vient) par un changement de dimension (ie. dans un espace non contenu à l’intérieur de celui d’où elle vient).

Le comique de la plaidoirie du chaudron vient du fait que son discours évite cette contrainte, mais en trichant : En changeant de boîte de façon « irrévérencieuse » par rapport aux lois de la physique, il traverse des murs qui sont respectés en temps normal. Pour dire, dans les termes utilisés sur ce blog, qu’il traverse les boîtes, on peut dire qu’il saute d’un endroit à l’autre de la taxinomie, sans repasser par les nœuds et les branches.

On revient ici au mécanisme de repérage en 3D. Si on veut se repérer dans un espace 3D, ce qui est crucial dans le processus de l’embryogenèse, par exemple, il faut qu’il y ait quelque part une molécule réunissant en un seul support les mesures des 3 dimensions.

Cette molécule existe :

dyneine 0

Il faut également un système de déplacement, et ce système existe dans les structures type dynéine :

dyneine 1

Science et Vie Numéro 210 spécial « La vie au tout début »  Mars 2000

 

 

dynéine kinesine

Une fois encore, il est bien évident que je ne tire de la mise en synoptique de ces images et de ces idées d’autre conclusion que le fait que, a minima, des structures opérationnelles in vivo (qui seraient) capables de mettre en œuvre les idées, existent. Cela me semble relever de l’ hygiène axiologique.

Nous devrions donc prendre l’habitude de représenter nos arbres de taxinomie en 3D, et non en 2D, comme je le fais trop souvent.

https://aucoeurdesfibres.wordpress.com/2017/06/27/autoportrait-en-taxinomie-iii/

On a vu également que, comme Jean Petitot en a eu l’intuition, l’organisation du savoir appelle, pour être déchiffrée, un primat topologique. En d’autres termes, le savoir que nous énonçons se déplie dans un espace topologique, parce que nous habitons mentalement cet espace. La construction de la langue se fait dans cet espace, et l’énonciation de notre représentation du monde par la langue, nécessairement aussi, dans cet espace.

Cela veut dire que, de deux espaces contenant deux moitiés incompatibles d’un postulat qui divise le monde (tertium non datur) on doit dire de ces espaces qu’une proposition contenue dans l’un ne peut passer dans l’autre sans passer par, traverser le nœud de bifurcation supérieur de la taxinomie.

Si cette boule est noire, et que l’univers se divise en deux groupes pour ce qui est des couleurs, noir et blanc, alors pour que la boule soit maintenant dite blanche, il faut qu’elle repasse l’examen du consensus.

Idem pour les sous-classes : si les boules noires se divisent en deux classes, les striées et les granuleuses, ma boule noire ne saurait être lisse, car cela implique qu’elle est blanche, sans repasser par le nœud consensuel de l’articulation. blanche/noire. Il vous reste à me dire :  » Oui, mais je ne savais pas que les noires étaient dépolies, j’ai donc gobé l’histoire du chaudron rendu sans trou sans avoir été emprunté avec un trou déjà fait. « 

C’est là qu’on voit l’articulation entre langage et pouvoir, et comment la Science a pris le dessus au XIXème en maîtrisant les taxinomies qu’elle avait commencées avec l’histoire naturelle, un rôle qui lui semblait logiquement dévolu. Mais on n’en a pas examiné toutes les conséquences, et pour cause.

Mais ce qui m’intéresse ici c’est d’insister sur le fait que, sur le plan topologique, changer de boîte ou de tiroir, implique une disparition : Si vous êtes un Flatien, ou Flatlander, habitant d’un monde en deux dimension (un plan) et que l’un de vos camarades, ayant reçu une promotion, passe dans un autre plan situé ailleurs sur la troisième dimension, l’impétrant va disparaître à vos yeux de Flatien, tout le monde est d’accord là-dessus maintenant.

Donc, dans cet espace, lorsqu’on bifurque, disparaît aux yeux de ceux qui ne disposent pas de la dimension  vers où mon choix va se porter. On ne saurait mieux dire que celui qui affirme, à l’heure où elle ne peut être que carrée, que la Terre est ronde s’expose à sortir du consensus contenu dans la copule  » est  » (ronde).

Attention, il y a ici risque de confusion. On l’a vu, la distinction entre attribut et épithète est une différence de point de vue, et pourrait-on dire, à nouveau, de classification. Que telle personne soit temporairement insensible à un propos, dénuée d’ailes, de pattes, ou bien que l’épithète « pie voleuse » fige la classe, bref, ce n’est pas ce qui compte ici.

Mais bon, je coupe, j’y reviendrai.

Lassate mi cantare (mise au point)

J’écrivais ici

https://aucoeurdesfibres.wordpress.com/2017/06/27/autoportrait-en-taxinomie-iii/

cette phrase :

« Le problème n’est pas de construire du sens avec les mots. Le problème est que la forme des mots excède toujours le lieu du sens, parce qu’ils n’ont pas la même forme. Véhiculer du sens avec des mots, c’est comme vouloir meubler les combles avec des meubles faits pour des pièces cubiques.

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Vous me remettrez bien un peu de « entre ».

Prenons les phrases suivantes :  » Tout écrivain qui s’est colleté à l’édition de son écriture pour la première fois a réalisé qu’il avait sous estimé la quantité de travail à fournir pour que le monde accouche de l’objet livre.

Sans être Mallarmé, le littérateur aux moindres exigences quant à l’aspect de son texte reconnaîtra que l’édition et l’impression imposent des arbitrages imprévus, proposent des choix pas toujours satisfaits etc. Et devra s’atteler pour faire exister son volume à de nombreuses tâches plus proches de l’industrie que de l’art, mais sans lesquelles le texte ne saurait simplement advenir.

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Petite confluence

Je vais maintenant me positionner au confluent de cet article, et de celui là :

Pour souligner que l’anticipation catégoriale ne vise pas le nom d’une chose ; elle dit, à propos de cette chose, : « Qu’est-ce que c’est ? », au sens de : « A quoi ça sert ? « . ( « C’est un outil destiné à … »).

Lorsque je vois la main de Catherine Deneuve la première fois dans Répulsion, mon œil l’assigne à une main, mais mon cerveau dit:  « A  quoi ça sert ? » (A faire comprendre qu’il y a quelqu’un sous le lit). Lorsque je vois le film la seconde fois, je sais que c’est la main de Catherine Deneuve, de même que je n’ai pas à chercher en voyant ce tableau, de quelle période il peut bien être puisque je sais que c’est une Annonciation de Cosme Turra.

« Qu’est-ce qu’elle fait là », « A quoi elle sert ? » sont des questions qui arrivent en premier, et non pas « C’est une caisse en bois », que le cerveau a identifiée visuellement. Le cerveau voit une chose mais cette chose est « hold », en attente de la fonction que l’esprit lui attribuera en premier. J’entends des gouttes sur le toit de la voiture, je vois une lampe, mais ce que je « retiens », c’est cette fameuse anticipation catégoriale du « Qu’est-ce que c’est ? »,  au sens de : « A quoi ça sert ? ». C’est un outil qui sert à …

Et cela nous ramène aux origines du langage dans l’hominisation. L’acte primordial n’a peut-être pas été le nommage, mais la caractérisation dans un système. J’entendais à ce sujet une interview sur France Culture, je crois que c’est Jérôme Clément qui, parlant de politique, disait en gros il me semble :  » Je ne veux pas croire que la politique ne soit qu’un jeu de pouvoirs, elle est sans doute derrière une idéologie ».

 

Et en fait non, au risque de décevoir, la politique n’est que la mise en œuvre d’un jeu de pouvoirs. Il y a toujours une « idéologie », derrière. Mais cette dernière n’est pas un ensemble d’idées, elle n’est que la règle du jeu, l’ensemble des contraintes de ces pouvoirs.

Il n’y a pas d’idées, il n’y a que des lois d’équilibre, qui sont entre ces idées comme l’image des contraintes, et qui les articulent fonctionnellement dans le jeu de pouvoirs.

Les idées sont des choses fixes, mais leurs places respectives sont dictées par ce que nous appelons la structure, c’est à dire l’idéologie sous-jacente de ce système de pouvoirs. Le droit est l’expression la plus voisine de cette structure, ce qu’il y a de plus proche en termes « intellectuels », puisque c’est une image partielle de la « règle du jeu ». Si on englobe dans un seul ensemble les lois, les règlements,  les règles de politesse, l’éducation et les manuels de savoir-vivre, jusqu’au tacite, « ce qui va de soi », on a une image des règles de ce jeu.

Mais on sent bien que si intellectuellement, chacun peut l’éprouver en soi, il est difficile d’en donner une représentation.

C’est peu comme le réseau routier. Si vous prenez par exemple celui qui relie Grenoble à Chambéry et La Tour du Pin. Il a en gros cette forme :

Grenoble 1

C’est à dire trois routes et rien. Si on veut comprendre « l’idéologie » qui est derrière cette « politique », il suffit de remettre le paysage dessous :

Grenoble 2

On voit bien qu’il n’y là nulle autre idéologie derrière cette politique que celle d’éviter les contraintes. Comme personne ne s’aventure dans ce massif :

Grenoble 3

Ainsi que mille raisons les y poussent, les gens ne se sont pas installés sur les pentes arides des montagnes, mais près de l’eau. Donc les villes se sont développées aux 3 sommets du triangle, et les routes, par la suite, on relié les centres urbains, car cela correspondait au besoin du plus grand nombre, et personne n’est allé faire une route pour les 3 bergers du milieu.

Mais il faut bien prendre garde à cette pensée qui nous saisit aussitôt, qui est que les routes « contournent » le massif !

C’est exactement ce que je disais les immeubles des villes, et du chemin dans les champs.

champ 2

Notre discours, le chemin en rouge, ne contourne pas les unités de forme que sont les mots (les champs). Il est le résultat d’un déterminisme historique, l’adaptation aux contraintes (les champs) dont « l’idéologie » n’est rien d’autre que la longueur d’une journée de travail projetée sur la terre à labourer, ce qui donnait l’unité de vente cadastrale du terrain etc. Et effectivement, on y retrouve certainement des structures géométriques.

Une des conséquences de cette piste pourrait être que l’anticipation catégoriale a fait que, au cours de l’hominisation, la construction du langage s’est fait plutôt par les prédicats que par les thèmes. Je sais que cela heurte une vision ancrée en vous depuis l’Ancien Testament.

Mais c’est une histoire humaine que le nommage. C’est une histoire de pouvoir. Je vous vois planter des carottes. Il suffit que j’ourdisse pour que, à l’article « crime » dans le dictionnaire, figure l’acte de planter des carottes à la rubrique exemple, et je vous fais arrêter et mettre sous les verrous. Ainsi les infidèles, hérétiques, relapses, que nous appelons maintenant du nom de délinquants. Ceux dont nous avons réussi à mettre les activités au rang des crimes.

Tandis que le prédicat, c’est du concret. L’anglais dit un plante-clou, et non un marteau (j’invente) comme nous disons un « tournevis ». Vous me direz qu’il faut avoir « clou » au préalable. C’est vrai, mais j’explore. En gros les verbes auraient précédé les noms. Est-ce plus facile à enseigner, pas sûr. Muni de son image figurative réaliste, on peut toujours essayer de faire comprendre l’équivalence à un objet.  Pour un procès, c’est bien compliqué.

 

Mais gardons tout de même ceci. L’anticipation catégoriale dit « Qu’est-ce que c’est ? », au sens de « A quoi ça sert », et non pas :  » Comment ça s’appelle ? ». Ce dernier vient tout de suite après, mais c’est second.

Traderi dera, caisse en bois et boîte aux lettres !

Je vais aborder ici trois thèmes, pour leurs relations bien sûr. La traduction, la représentation et l’anticipation catégoriale.

Pour la traduction : La première fois que, enfant, vous lisez « Traderi dera » dans votre livre, ou bien sur le livret de vos comptines, vous penserez que c’est ce que chante le loup. La seconde fois, dans un contexte différent, soit vous déduisez seul, soit vous demandez ce que veut dire  » Traderi dera « .

On vous répond alors « rien ». C’est pour représenter un air que chante le personnage. It stands for n’importe quelle chanson. Mais pas un « n’importe laquelle » qui s’instancierait par « toute une  » de l’ensemble, comme « Quel que soit x » peut être instancié par 3, ou 4, non, un « n’importe laquelle » à qui il est justement interdit de s’instancier.

On ne chante pas  » Traderi dera  » pour représenter « Meunier tu dors », mais pour ne rien chanter, tout en maintenant qu’on chante. On chante  » Traderi dera  » pour dire qu’on chante, mais rien d’identifiable, bien que répertorié. Car ce n’est pas non plus improviser. C’est fredonner un air connu, qu’il est interdit de connaître parce qu’il en serait immédiatement un autre, voyant son identification pointer à l’horizon.

Une autre conséquence, et non des moindres du point de vue qui nous occupe, c’est à dire des opérations conduisant à donner du sens à des formes, est la traduction. Ici le champ est complètement fermé.

Ou bien le traducteur possède l’équivalent  » Traderi dera « , qui sera reçu par le lecteur comme on vient de le voir, ou bien il fera une faute de traduction, mais il n’y a pas de contournement possible. Une machine de traduction bien formée, c’est à dire qui étend ses points capiton aussi loin que possible, aurait le devoir de mettre en grisé toute une partie du texte, puisqu’elle ignore les relations que peuvent avoir entre eux le mot cible et le contexte immédiat du mot dans la langue cible.

Il est plus vraisemblable que cette partie sera simplement signalée comme non-traduite. Cette substitution est de l’ordre de celle qui se produit lorsqu’on vous demande d’identifier la période d’une œuvre d’art. Si vous savez de quel tableau il s’agit, qui l’a peint dans quelles conditions, et que c’est daté avec certitude, vous ne pouvez pas sincèrement répondre : « Cela ressemble à du flamand du XVIIème ».

Si on vous montre une image de film et que vous savez que c’est la main de Catherine Deneuve qui sort de sous un lit parce que vous savez que c’est une image de Répulsion, vous n’allez pas répondre « On dirait une image de film anglais des années 60″.

La substitution est devenue impossible. Plus rien ne peut représenter la chose qu’elle même, plus rien ne peut représenter le mot que lui-même, s’il existe dans la langue cible (cf. les mots n’existant que dans une langue).

Pour la représentation, ayons d’abord présent à l’esprit la manière dont le garde représente le roi lorsque, ce dernier se rendant chez  sa maîtresse, un hallebardier est posté de chaque côté de la porte d’entrée. On sait que le roi (ou quelque autre personne de rang, selon la livrée du soldat) est là, le soldat indique sa présence. L’ambassadeur de même, sans que la personne du roi soit proche. Le prêtre aussi, qui porte même parfois en lui la divinité représentée.

Une statue d’Apollon  classique représente Apollon. Sous les traits… d’Apollon. Une peinture peut dès l’antiquité représenter Jupiter sous la forme d’un taureau. Le décodage est une question de culture du receveur. L’art moderne invente de représenter Apollon sous les traits d’une caisse en bois. Le décodage est une question de médiation culturelle.

Arrive Donald Judd qui représente une caisse en bois. Sous les traits… d’une caisse en bois. Et pas n’importe laquelle encore, il utilise celle-là même qu’il représente. Mais encore faut-il qu’on vous le dise. Pour éviter les deux ornières qui vous guettent, vous avez besoin de médiation culturelle ! pour éviter primo de chercher ce qu’il y a dans la caisse (elle ne représente rien d’autre qu’elle même) ou derrière la caisse (c’est bien elle-même qu’elle représente) ou ailleurs, bref…

Le garde signe la présence du roi, la statue peint les traits d’Apollon (elle représente la représentation comme disait je crois Foucault), la caisse stands for le nom d’Apollon (une sorte de cas de « Jovis Caissitor »), l’ambassadeur stands for le roi, et la caisse de Judd fait tout cela à la fois, et plus encore puisqu’elle est le roi, et Apollon.

On voit donc que la représentation est un concept qui s’est étoffé au cours des siècles, en se dédoublant.

Pour ce qui est de l’anticipation catégoriale, je me réfère à l’exemple discuté par Bimbenet de la boîte aux lettres (bal). La boîte nous invite à y glisser des lettres parce que nous l’avons reconnue comme telle, et connaissons sa fonction. L’animal ne perçoit pas la boîte car il ne connaît pas sa fonction, mais surtout parce qu’il ne l’a pas reconnue comme telle.

L’anticipation catégoriale est la capacité, toujours en avant de l’homme dans le monde, à se demander « Qu’est-ce que c’est ? ». L’animal se demande : » Cela se mange ? oui/non « ,  »  C’est sans danger ? oui/non « ,  » Je peux passer dessus ? oui/non « , et même si  » je le mets sous la banane, pourrai-je prendre le fruit ? oui/non « , mais jamais :  » qu’est-ce que c’est ? c’est une chaise / or on peut monter sur une chaise, c’est de la catégorie des objets qui servent à s’élever ».

Maintenant si je voyage en Chine et que je vois un objet que je prends pour une théière, je ne poserai pas de question. Si j’apprends que ce n’est pas une théière, je demanderai  » Qu’est-ce que c’est ?  » Et là, plusieurs possibilités.

Soit la personne qui me renseigne connaît le mot « boîte aux lettres », et je m’extasierai sur sa forme originale. Soit la personne ne connaît pas ce mot, et elle va se lancer dans des explications plus ou moins embarrassées, selon que, dans mon pays, il existe ou non des boîtes aux lettres.

Si cela se trouve in fine, je vais apprendre qu’en Chine, on écrit aux gens sur du papier, qu’une fois écrit on le leur adresse dans une enveloppe etc. A l’inverse, si j’ai reconnu une boîte aux lettres, comme l’image du film, pas de problème.

Donc, la première fois que je vois une bal en Chine, comme la première fois que je lis « Traderi dera », je ne sais pas à quoi sert la chose, c’est à dire « qu’est-ce c’est ? ». Son anticipation catégoriale ne fonctionne pas. Je peux la prendre pour une théière, Traderi dera pour un texte de chanson, et penser qu’un garde habite dans cet immeuble et qu’il est sorti prendre le frais.

 

Tout cela pour dire qu’en fait, nous ne manipulons pas du sens, mais des traductions. Nous ne savons jamais ce que sont les choses, nous les toucherons toujours à travers l’épaisseur d’un Traderi dera qu’elles ne perdront jamais tout à fait. Et ceci parcequ’il n’y a aucun pays dont nous soyons natifs sans mediation. Il n’y a aucune langue, qui serait de ce pays, qui nous dira ce que sont les choses.

Il n’y a que le ou les pays où nous atterrissons, il n’y a que des parents ou des amis qui nous décrivent les boîtes aux lettres, leurs coutumes. On ne voit jamais le roi, il est chez sa maîtresse, on ne voit que les gardes. Certes au bout d’un moment, je suis grand, on peut me confier une lettre, je vais aller la mettre à la boîte. Je sais « à quoi ça sert », et l’anticipation catégoriale peut fonctionner dans un monde que j’ai déjà balisé, non de sens, mais de relations sémantiques.

 

Tout cela pour continuer mon propos sur la non-existence du sens.