Nature des frontières (Alceste)

Il s’est passé dans cette émission https://www.franceculture.fr/emissions/une-saison-au-theatre/lambert-wilson-misanthrope-asocial une chose édifiante, laquelle se rapporte à ce que je disais ici de la nature « topologique » des frontières.

A 10:29, il est inséré un propos de Raphaël Enthoven, qui dit en gros que si Alceste est un iconoclaste, il est l’iconoclaste du système, le rebelle de service, et que tous les systèmes ont des dissidents, puisque la dissidence est un élément fondamental du système, ce dernier se nourrissant de cette première. « Un système a besoin des objections qu’on croit lui faire ». A ce titre, Alceste est mis en système avec la société qu’il abhorre.

Et c’est là que, Lambert Wilson répondant :  » Pour moi Alceste ne fait pas partie du système », les Athéniens s’atteignent. En effet, la confusion qui a lieu ici relève de la différence entre un principe fondateur et son application, la matrice, la genèse des structures. La langue, on le sait, permet d’établir des conventions, conventions soumises à la confirmation des utilisateurs qui, en performant, confirment ou infirment le consensus en manifestant leur adhésion ou leur récusation.

Dire « mercenaire » est moins cruel que « soldat », c’est comme déplacer la frontière de l’Allemagne, et dire qu’elle passe, ou non, par l’Alsace. Nous avons appelé « consensus » ce jeu qui consiste à déplacer les frontières. En cela, Alceste ferait partie ou non de la société-système comme  L’Alsace (ou non) de l’Allemagne.

Or ce n’est pas du tout ce qui est dit ici. En mettant en système Alceste et la société, la frontière du système les englobe nécessairement tous les deux. En revanche, ils fonctionnent comme deux choses bien séparées à l’intérieur du système. Pour qu’ils s’opposent, il faut qu’elles le soient.

Or Lambert Wilson prend, comme on le fait souvent maintenant mais tout de même plus ou moins fautivement ici, l’acception « système » de Raphaël Enthoven pour « société ». Lambert Wilson se sent alors obligé de protester, ne pouvant laisser Alceste inclus dans la société : « Non, pour moi, Alceste ne fait pas partie du système ».

Mais il aura beau protester, rien n’a d’emprise sur une hypothèse, rien ne saurait l’empêcher d’exister. Si j’ai envie de dire que je mets Marx et Saturne en système pour étudier leurs interactions, rien ne peut m’empêcher de le faire. Lambert Wilson s’époumone en vain.

D’un autre côté, il récupère une certaine liberté. Si je peux décider si l’Alsace appartient à la France ou pas, je peux moi aussi décider qu’elle fait système avec le reste de la France, ou pas. On a la liberté de pouvoir décider d’un état, quand bien même cet état est ce qui est déjà. Il reste une hypothèse.

Toute la marge est, on le voit, dans le « plus ou moins », du « plus ou moins fautivement » ci-dessus. Je ne suis pas loin de penser qu’il est assez fautif au sens où il n’est pas entré dans le propos du philosophe. La récupération du marginal comme élément du système est un élément de sociologie assez connu tout de même. Ce serait presque une des définitions canoniques de la mise en système.

Ce qui m’intéresse, c’est la capacité de cet exemple à illustrer le passage en quelque sorte, de la 2D à la 3D, ou plus exactement, de ce phénomène qui se produit lorsqu’on retourne une surface fermée, cf. Perelmann, le cross-cap, la bouteille de Klein etc. Nous avons vu avec les cartes à jouer que pour parler de 2D, il faut disposer de la 3D. Donc pour parler de 3D, il faut disposer d’une dimension supplémentaire, qui est celle de notre propre existence.

Nous, notre corps, notre univers, est un univers où le cross-cap est la bouteille de Klein sont possibles. Mais pour notre malheur, nous n’habitons pas l’univers par le corps mais par l’esprit. Or l’esprit ne peut pas se représenter au delà de deux dimensions. Je ne sais pas pourquoi. Notre esprit ne peut pas manipuler le concept qui nous permet de parler. C’est à dire le dézoomage qui nous permet de passer d’un système de représentation à l’autre, ce phénomène ne peut être appréhendé par notre esprit, qui pourtant le réalise. Nous performons quelque chose de l’ordre de l’irreprésentable, et notre discours est quelque chose qui nous échappe à nous-même (1).

Reprenons la carte des départements français, qui est un sac dans lequel j’ai mis l’Alsace. De votre côté, vous avez votre opinion, dans votre sac ne figure pas l’Alsace. Cela c’est en fonction du nombre de sacs, le consensus. Le zèbre est, ou pas, un mammifère. C’est de la 2D.

En revanche, dire que, peu importe qu’elle lui appartienne ou pas, on peut les mettre ou pas, en système, alors là c’est une faculté qui est plus que de l’abstraction. On touche à l’analogie, c’est à dire à une double abstraction, avec mise en mémoire pour comparaison. Et je pense qu’on peut mettre cette opération en regard avec le fait pour l’esprit d’habiter dans l’univers des cross-caps, irreprésentable pour notre vision intérieure.

 

(1) Je pense qu’il est clair que c’est ce qu’Alain Simon a bien ressenti et qu’il appelle le  » saut quantique ». Je ne sais pas trop pourquoi il associe les deux concepts, je n’ai pas réussi à comprendre, mais il semble avoir du mal à se l’expliquer à lui-même. En revanche, le côté conscient/inconscient est très présent, cf. Lacan qui disait  » l’insu  » que le texte écrit contient.

C’est à dire que l’oeuvre contient, à l’insu de son auteur, un savoir auquel l’auteur n’a pas accès. Freud l’avait découvert pour le langage parlé, Lacan l’étendra à l’œuvre de fiction.

Je ne pense pas que le changement de dimension et le champ conscient/inconscient se recouvrent, mais ils ont certainement maille à partir. Alain tourne autour de son intuition, sans parvenir à planter la dague dans la pointe de l’œuf. Il retrouve son bébé dans toutes les théories, et pour cause, puisque toutes les productions de l’esprit humain ont maille à partir avec la capacité de l’esprit de créer des systèmes, donc des taxinomies, mais aucun de nous ne parvient à percer le sommet de l’œuf en équilibre instable.

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Frontières et business

1 Dire que la frontière avec l’autre n’est pas une ligne mais une zone floue continue, composée en gros de trois franges d’interférences : la zone où ce que fait l’autre ne nous concerne pas et donc ne nous intéresse pas, la zone où ce que fait l’autre se rapproche de ce qui nous concerne, mais reste dans les limites de la loi, c’est donc cette dernière qui nous sert de base pour réguler nos interactions avec lui, et enfin la zone trop proche, la zone d’intrusion où nous estimons que la loi ne nous défend plus assez, et que cela appelle une réponse directe (violence).

2 Il est curieux de constater que  » What is mine is mine alone », traduction de « Ce qui est à moi est à moi tout seul », ait récupéré la sémantique de solitude présente aussi dans le français.

« I am alone  » n’est pas aussi fort que « I feel lonely », « Je me sens seul », pour dire que le poids de la solitude pèse sur moi. Mais tout de même, « tout seul » est bien l’équivalent de alone pour dire « Je suis sans personne d’autre ». L’équivalence n’est pas illogique, mais la transposition laisse la saveur sémantique si intacte que cela m’étonne.  Ce qui m’étonne est que ce soit exactement la même case sémantique piochée, le même lieu, la même place qui ait été sollicitée, et ce n’était pas si évident.

Cela puise dans une équivalence qui fonde que si je ne partage pas, c’est parce que je suis seul en lice, en piste. Les autres sont absents de l’espace. Ils ne sont pas concurrents, ils sont absents d’un espace où je suis tout seul.

3 Cela aura peut-être échappé à certains, mais il y a un phénomène que nous avons rencontré deux fois sous deux formes différentes, et je voudrais aujourd’hui en ajouter une troisième.

Ce troisième lieu est le point de convergence entre le tapis de pièces de monnaie, et la bêche qui soulève la motte. L’état du monde tel que nous le connaissons n’est pas une collection d’objets qui flottent dans le vide, vision sur laquelle se fondent les questions de savoir si l’univers est constitué de briques unitaires quantiques etc.

 

L’état du monde tel que nous le connaissons est comme une canopée. Vous ne pouvez pas retourner la canopée comme on retourne la croûte d’un plat gratiné devenu froid. Vous ne pouvez pas retourner la canopée parce qu’elle est vivante, et qu’elle est attachée par en dessous aux restes des branches. Elle a la forme de ce dessous. Maintenant il faut imaginer une canopée qui serait en 3D. On peut se le représenter un peu en imaginant par exemple les broccoli, ou une canopée entourant les racines. Sauf que c’est encore de la 2D complexe. Pour passer à la vraie 3D, il faut imaginer des phénomènes d’intersection sans déchirure, ce que notre esprit a du mal à faire, ce qui est paradoxal puisque c’est ce dont notre cortex est tissé.

Quand on réalise la difficulté qu’on éprouve à extraire une plante du sol, avec ses racines en 2D (c’est une surface), on imagine le défi que représente l’arrachement d’un mot comme « l’économie », ou « les femmes ». C’est comme retourner un gant sphérique, cela ne peut avoir de sens que dans un espace de convention, c’est bien évident. C’est le but de l’apprentissage du langage : construire une « sandbox », un espace virtuel où les mots se détachent des choses. C’est dans cet espace que nous parlons.

Et quand je parle de virtualité, il s’agit d’un rapport bien précis à la réalité. Non pas celui de l’abstraction, mais précisément celui, topologique, du rapport qu’entretient le volume qui se croise sans se couper avec sa représentation en 2D sur le papier, et je vais reprendre ce point ici.

Il y a une autre conséquence à cela, du côté des projets. Nous pensons qu’il nous suffira de poser une couverture sur la canopée pour que, les années suivante, les feuilles poussent selon les motifs de notre couverture, ce que nous appelons que nos projets « se réalisent ».

L’année suivante, la canopée sera constituée de sa nouvelle pousse, et c’est tout. Cela veut dire par exemple en termes d’entreprise et de tissu économique, que si on veut qu’on projet fonctionne, il faut le greffer sur les circuits existants.

Le business subit aussi ce phénomène de la vie continue, où les choses sont impossibles à remuer : Aussi bonne soit l’idée, elle ne parviendra pas à s’implanter si elle ne pousse pas « au bout » de l’existant.

Quanta de bonheur

En préambule à une émission sur « les inégalités sociales », France Culture posait la question : « Une société égalitaire est-elle moins malheureuse ? ».

Il est clair qu’ « une société » n’étant pas un être sensible, elle n’est ni heureuse ni malheureuse. « Une société » est un mot recouvrant une construction intellectuelle, construction dotée de plusieurs bâtiments etc.

On me dira qu’on va trouver des critères. La sociologie se nourrit de critères, et on peut mesurer le bonheur d’une société en nombre de piétons au kilomètre carré, c’est une chose qui se compte.

Je répondrai que si on interroge deux poissons qui se déclarent parfaitement heureux, on va dire que leur espèce est heureuse. Hélas, ces deux poissons ne savent pas qu’ils sont les deux derniers représentants de leur branche en voie d’extinction, et donc que leur société ne va pas bien du tout, globalement.

Qu’on ne me dise pas qu’on va affiner les critères, trouver une pâte qui attache si bien à la poêle qu’on prendra l’une pour l’autre, cela restera une construction intellectuelle. Car in fine, ce seront bien des êtres individuels qu’il faudra interviewer. Or le singulier est inobservable, surtout en psychologie et en statistiques. On est donc au croisement de deux apories majeures.

Ce que nous cherchons, c’est ce qu’il y a en chacun de nous de déjà-collectif, et d’ailleurs aussi de déjà-plus-collectif, qui nous ramène à la démocratie, laquelle s’agite sur la pierre d’évier en ce moment, vous l’aurez sans doute remarqué.  Qu’y a-t-il en chacun de nous qui déjà, fait société, fait famille, fait église, comme ils disent. Car l’Etranger demeure, ne l’oublions pas. Un étrange Etranger, inquiétant d’inquiétude dans sa solitude redevenue possible.

Ce que nous cherchons, c’est ce que le grain de sable contient de déjà-poudreux, ce qui fait qu’il coulera comme une eau, une fois en présence de la multitude de ses frères, tandis qu’il se comporte, individuellement, comme un caillou. Ce que nous cherchons c’est ce que la goutte d’eau contient déjà en elle de vague, d’océan.

Lorsque nous regardons un énorme rocher, masse de tonnes posée à même le sable du littoral, nous regardons un grain de sable. Il nous suffirait de grandir comme Alice et ce solide au comportement diablement corpusculaire se comporterait comme les autres grains de sable, il se déhancherait pour couler dans notre seau à pâtés, il deviendrait ondulatoire. Ou plutôt ils deviendraient ondulatoires.

Ni lui ni ses collègues rochers n’auraient changé. C’est nous qui aurions changé d’échelle, c’est l’observateur qui aurait dézoomé sur la carte pour constater que le monde se comporte différemment.

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Le monde ne se comporte plus selon les mêmes lois qu’auparavant, mais ce n’est pas lui qui a changé, c’est nous.

Pour prendre une autre image, les rochers se transforment en sable de la même manière qu’une route qui ne l’était pas il y a encore une heure l’est maintenant. La route devient praticable, parce que untel roule en 4×4.

Prenons cent femmes qui ont appelé leur mari à 9h en disant : » Je ne peux pas venir, la route n’est pas praticable ». Sur ces cent femmes, 30 rappelleront à 11h en disant :  » La route est praticable, je pars pour ta ville ». Ce sont les 30 % qui ont un 4×4.

Ainsi la condition d’une particule dépend de l’observateur. Ainsi à 50 ans, la moitié des atomes d’un caillou sont devenus non-radioactifs, mais si j’en prends un au hasard, comme le chat dans sa boîte, je ne saurai pas ce qu’il est. Si je me plante devant un pavillon de la ville enneigée, je ne saurai pas à l’avance si le garage cache un 4×4, et donc si la route est praticable (1). Le singulier est inobservable. Dès qu’il l’est, il le devient sous forme statistique. Ce que nous prenons pour une certitude n’est qu’une statistique. Nous devrions dire « 100 % des lunes que nous voyons dans le ciel tournent autour de la Terre », et non pas « La » lune (2).

Ainsi la question : » Qu’y a-t-il en chacun de nous d’une société ? », ou encore : « Qu’y a-t-il en chaque grain de sable  d’un écoulement ? », revient à se poser la question d’une construction à rebours. Sachant que le groupe devient agressif, j’en cherche les pulsions chez chacun. Mais chercher l’agressivité de chacun comme source de l’attaque du groupe, c’est raisonner à l’envers, c’est chercher dans le caillou ce qui le fera  grain de sable, ce qui le rendra fluide et non plus rocheux.

C’est la pression des autres grains qui constitue un système, et c’est la pression du corps social qui m’a éduqué qui peut m’utiliser comme une goutte d’eau d’un fleuve. Si je descends dans le cortège d’une manif, et que je parle à chacun isolément, je vais trouver des gens très différents pris individuellement, comme lorsque j’immobilise une particule sur une photo pour mesurer son spin, je la trouverai toujours dans un de ses états absolus. Mais avant de descendre dans la manif, je ne sais rien d’aucun des gens.

En revanche, je peux dire où va le fleuve de son cortège, ce que je ne peux faire avec aucun de ses membres en face à a face.

C’est le dilemme qui secoue notre démocratie, et dont je parle depuis longtemps déjà. On observant la société de loin, on tire des conclusions que personne ne vérifie à titre particulier. Ainsi, je ne suis pas concerné par les lois qui découlent de ces observations. Ainsi, je ne me sens pas aussi obligé de les respecter que par le passé l’étaient les générations antérieures à qui on ne demandait pas leur adhésion, cqfd.

(1) J’insiste lourdement là-dessus, car c’est là qu’on voit que l’origine de la copule est un consensus, disons une statistique si communément acceptée qu’elle est devenue structurelle de la langue.

(2) Les linguistes n’ont pas assez médité le proverbe sur la frontière des Pyrénées séparant les vérités : « La terre est carrée » est aussi vrai en Chine qu’elle est ronde à Paris. le langage ne contient pas des vérités, mais des consensus sur les statistiques.

La route praticable II

Suite à cet article, je poursuis l’enquête. Je rappelle que le point est le suivant :

Lorsqu’ on dézoome depuis la carte, passant des stades de forme/sens (le sens d’une couche est la forme pour la couche suivante, cf. les structures), les règles d’interprétation restent des outils herméneutiques, mais ils changent. De la même manière que le proto-sens se dégage au niveau le plus bas dans les paquets de mots par les règles d’interprétation type connotation/dénotation, un sens de plus haut niveau d’intégration se crée au niveau des phrases et du paragraphe par application de règles d’interprétation qui vont du sens vers le propos, qui est par rapport à son niveau inférieur un meta-sens de plus en plus large.

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Échelle et Baudelaire

Et donc, ce qui fait que, si vous êtes avec des spécialistes de Baudelaire, chaque fois que vous prononcez le mot « romantisme », vu que vous avez dézoomé et que vous êtes loin du sol, c’est toute une pelletée d’autoroutes que vous envoyez, mais ce que vous dites entre vous quatre n’impacte rien que le Cahier des Études Baudelairiennes dont plus personne ne connaît l’existence, tant et si bien qu’il ne vous reste que l’espoir qu’une fois mis « en ligne », il soit lu, c’est dire le tragique de la situation.

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Ex nihilo ?

Je pensais ce matin à la mort du corps propre, outil de sculpture sociale, et me disais « Les cellules de nos tissus ont compris cela, avec l’apoptose, elle ne font pas tant de manières : pour arriver à son architecture finale, le tissu nerveux produit des neurones, et ceux qui ne servent plus à rien se suicident, comme un sculpteur ébarbe son oeuvre ».

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