Je repensais à une de mes phrases, à savoir  » La question est de savoir si Dieu existe, et si oui, lequel », en me disant  » Il y a en fait des gens pour qui la question de savoir si le Père Noël existe ne se posera jamais ».

Ce que je veux dire par là, c’est que lorsque vous faites avaler à un jeune cerveau votre culture via votre langue, vous lui faites avaler une version de l’adhésion à la réalité, ce qui comprend implicitement qu’il y a, sous-jacente à cette version, une adhésion à la réalité, ce qui comprend implicitement qu’il y a une réalité externe qui existe, qui est, et ce indépendamment (hors de l’adhésion) de l’enfant.
C’est ce que j’ai déjà caractérisé comme capacité du langage à créer de l’épaisseur ontologique, et d’en parer la Réalité. Cf. là-dessus mon lexique. http://lecerclebleu.blogspot.fr/p/categories-s.html
C’est ce qui va participer à la structuration et à la construction de l’enfant, qui fait qu’il va transformer plus ou moins sa réalité pour adhérer à la Rréalité,
Et je dis  » plus ou moins  » car on oublie souvent (1) que le discours de l’autre n’arrive pas sur une pâte béatement vierge. L’enfant a aussi sa propre histoire, l’histoire de son propre rapport, son rapport à sa propre réalité.
Qu’on le veuille ou non, ces couches qui sont en synoptique pour ce qui est des niveaux d’implicites vont devoir se côtoyer et s’amalgamer. C’est comme lors des bouleversement géologiques institués par les forces extérieures qui viennent des séismes ou d’un choc de météorite exogène. Les couches vont réagir avec l’élasticité ou la rigidité de leurs éléments constituants, le temps de la recomposition du paysage.
Au sortir de l’aube du solipsisme (2), où la réalité est une et confondue avec l’unité d’un moi qui n’a pas plus de frontière, pour le dire cavalièrement, la  » descente  » des seaux de minerai symbolique accrochés à la chaîne des signifiants va violer le conduit auditif de l’enfant pour le prier sommairement d’en ingérer les taxinomies, et d’apprendre qui est qui, et quelle est la place de chacun.
Mais l’enfant constitue aussi son expérience propre, à partir de ses perceptions, et construit un autre bateau, qui pose un autre rapport à la réalité, une autre adhésion, et la question de l’existence de la réalité. J’insiste pour bien faire comprendre que l’existence de la réalité n’est qu’une question de frontière.
La frontière qui consiste à se demander si le Père Noël existe ou non est une ligne. C’est la ligne la plus  » intérieure », celle de la petite culture de l’enfant. On est soit d’un côté, soit d’un autre de la réponse. Entre le oui, et le non des réponses possibles à cette question, il y a une ligne.
Il est évident que cette ligne n’est pas au même endroit que la ligne de la question  » Le Père Noël existe-t-il, et si oui, lequel ? ». Cette dernière question se légitime en contexte de mythocritique, et une réponse est par exemple : » En Turquie le Père Noël n’existe pas, sauf dans les provinces du nord, où il apparaît sous forme d’un bon géant qui vient offrir des cadeaux aux enfants à la fin de l’hiver ».
On voit aisément que la transposition est facile à faire avec Dieu. La ligne est un peu plus loin, mais le problème est strictement transposable.
Bien. Maintenant, il est possible que je ne me trompe pas en affirmant que vous ne vous êtes jamais posés la question de savoir si Zguk existe. Vous êtes dans la même position que des millions d’enfants d’Asie, pour qui la question ne s’est jamais posée pour le Père Noël. Vous êtes sans le savoir d’un certain côté de la ligne, en fait. D’une ligne si lointaine qu’on peut dire que vous êtes plutôt du côté du non, sans le savoir. Vous n’adhérez simplement pas à cette version de la réalité.
Imaginez maintenant un enfant appartenant à votre culture, mais pour qui la question du Père Noël ne s’est jamais posée. Pour être vaguement du côté du  » non « , ils n’adhèrent pas à votre version de la réalité, malgré tous les implicites culturels que vos seaux bringuebalants ont fait tinter à ses oreilles.
Et tant que vous n’admettrez pas que votre langage véhicule sur la réalité des préjugés aussi stupides que l’existence du Père Noël, mais dont cette fois vous ne doutez pas, sans même en avoir conscience, vous ne pourrez élever des enfants de façon à les épanouir pleinement.

Je regarde aujourd’hui cet enfant, et je me dis :  » Pour lui, la question du Père Noël ne se posera jamais « . Admettre cela laisse mon esprit, et par conséquent mes oreilles, ouvertes à ses dichotomies à lui, à la façon dont il structure son adhésion au réel, et comment je peux le guider au mieux là-dedans.

Tant que vous n’admettrez pas que votre discours véhicule à peu près autant de violence à se conformer au système que celui des nazis, je devrai répéter ces formules provocantes pour vous inciter à vous pencher sur la question.

On peut même dire que chaque sous-culture véhicule son type d’adhésion à la réalité, et par là, quelle est à la réalité à laquelle il faut croire, et par là, quelle est cette réalité, comment-est elle faite.

Il ne s’agit pas de telle ou telle  » teinte  » comme dans les contes. Il s’agit bien de la réalité. Vous pensez qu’il y a une réalité ? C’est parce que vous pensez qu’elle a telles caractéristiques. Vous pensez voir une oie ? C’est parce que vous pensez voir ce qu’on appelle des ailes. C’est exactement la même question.

Ce dont vous ne doutez plus, ce qui attache au fond de la casserole, c’est qu’il y a une réalité autour de vous. Et c’est ça qui vous fait exister. Bref, je passe à autre chose, mais je signale que cela est relié à l’histoire du collectif dont je parle ici. (Lien vers tilt, à venir)

On me dit qu’un certain Lebreton s’est occupé de ces questions.

(1) Je rappelle ici cet extrait d’IQS :  » Le délire sera la manifestation de la dépossession de ce savoir subie par le Je, dépossession à laquelle se substituera une certitude qui tente de remodeler la réalité mais au dépens du Je qui offre une partie de lui-même en holocauste. Si la notion de réalité est indissociable du modèle que le discours en donne, c’est que la réalité humaine s’impose d’abord par ces fragments de l’espace extérieur dans lequel un certain nombre d’objets investis libidinalement instituent l’instance appelée Je dans cet après-coup qui vient le désigner comme désir et comme demande de ces objets. Le premier  » savoir  » sur la séparation, sur le sein comme objet de l’autre, est aussi un premier savoir sur le Je en tant que quête et revendication du don de cet objet. Ce  » savoir  » qui fonde l’existence du sujet séparé de l’objet, d’un espace psychique et d’un espace hors-psyché, est à l’origine d’un mouvement qui fait coïncider réel humain et connaissable.   » Aulagnier a mis en italiques, moi en gras.

(2) Lequel, on le voit depuis la plus haute antiquité, reste une tentation de l’esprit manifestée dans de nombreux courants de pensée. Il n’y a aucune réalité qui me soit propre. Il n’y a que d’un côté la Réalité, inconnaissable, et de l’autre ma version, la réalité que je vais peu à peu transformer en Rréalité, c’est à dire comme tout individu  » sain d’esprit  » confondre avec ma réalité et prendre pour la Réalité. Ensuite les divergences seront qualifieés de  » géniales « , d’  » imaginatives  » ou de  » délirantes  » par les autres porteurs de Rréalités du groupe. Il ne rentre pas plus de réalité dans l’esprit d’un nourrisson privé de contact social et affectif que de lait dans le corps d’un nourrisson abandonné dans le désert.

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