Lisant Logique du sens, il me vient cette image. Deleuze cherche est le sens, dans quel espace, et même dans quelle dimension.

Il est dans le même espace que celui du jeu. Pas au sens des sets de Wittgenstein (1), mais au sens du jeu de société.

Lorsque le joueur Marcel fait un mouvement avec un pion, ce mouvement déclenche chez les autres joueurs une série de tentatives d’interprétations, qu’on peut manifester sous forme de questions par exemple :

  • Comment Marcel a-t-il interprété le contexte (que pense-t-il que je veuille faire ?)
  • A-t-il tenu compte de cela dans son mouvement ?
  • Quel est son but : Arriver à telle case, obtenir telle récompense, m’empêcher d’arriver sur cette case.
  • Mélange-t-il plusieurs de ces remarques ou objectifs dans son analyse, et si oui, dans quelles proportions ?
  • Ou bien alors son coup n’est-il qu’un coup d’attente en prévision de nouvelles informations (que va dévoiler le tour suivant ?)

On voit bien que (comme dans les exemples ci-dessus, lorsque l’interprétation se déroule en contexte le plus général), lorsque l’on quitte le contexte du jeu en question, il n’y a plus de « structure », sinon les quelques éléments de contexte du bon sens appliqué à la gestion de ses objectifs.

On voit en revanche que si on « plonge » le mouvement du joueur dans les règles du jeu, le sens de son mouvement devient évident : C’est parce que la case contient en récompense une carte qui lui manque qu’il y va. Nous sommes ici en contexte « culturel », pourrait-on dire. Ce niveau d’interprétation contiendra tout ce que les structuralistes bon teint auraient dégagé comme types communs : récompenses, punitions etc.

On peut maintenant plonger encore d’un niveau et quitter la réalité commune pour dire que Marcel, qui joue à Kigor, muni de la carte qui lui confère le statut d’Ambassadeur, a décidé d’utiliser les trois points de déplacement obtenus par son coup de dés à l’obtention de la coupe d’argent, laquelle lui permet de doubler les loyers de ses propriétés etc..  Nous sommes ici en contexte particulier, celui où s’exprime l’auteur du Manuel  » Comment jouer au Kigor », celui où la dynamique particulière des règles du niveau culturel fonctionne en système. Selon l’équilibre de ce système (l’harmonie des règles), le jeu sera dit plus ou moins jouable, plus ou moins agréable, etc.

L’illusion qui perdure et que je chasse comme on tente de saisir un fantôme, c’est cette impression que le mouvement du joueur Marcel a un sens ailleurs que dans les deux niveaux du bas. Transcrit en philosophie du langage, c’est croire qu’un extrait de langue a un sens, porte un sens, c’est à dire contient,  hors des locuteurs de cette langue, quelque chose de ce sens qui ne sera dégagé, et encore, sur une période historique courte, que par des personnes déterminées. C’est croire que tout n’est pas du côté des récepteurs, et que le message porte la moindre chose qui pourrait permettre son interprétation hors de ces personnes.

Le mouvement du joueur Marcel a un sens au niveau le plus bas, dans la réalité de la partie. C’est le cuisinier qui dit au marmiton :  » Passe moi une Canada ». Le risque que le marmiton n’interprète pas correctement la demande est réduit au minimum par les manœuvres de la société (apprentissage de la langue, formation du marmiton…)

Le mouvement du joueur Marcel a un sens au niveau immédiatement au dessus, le sens culturel : Son mouvement est de type B2 : « Complétion d’attributs permettant élévation de privilèges ».

Mais à partir du niveau suivant, le mouvement du joueur Marcel n’est plus que le déplacement d’un morceau de bois rouge dans l’espace. On peut certes discuter de savoir si B2 est bien décrit, si on ne pourrait pas plutôt le caser dans les mouvements de type C, mais cela ne s’adresse plus à la réalité, et seul le contexte culturel est visé.

L’erreur est de chercher un sens au mouvement de bois rouge dans la réalité physique. La structure n’est pas à chercher ici ou là, elle est à chercher dans l’espace qui lui a donné naissance.

Ce qui donne à penser qu’on pourrait la trouver ici ou là en furetant dans les bois, c’est toujours cette même idée qu’elle est quelque part, parce qu’il faut bien qu’à l’origine de l’interprétation, il y ait une chose. Certes à l’origine de l’interprétation des joueurs il y a ce mouvement du pion de Marcel.

Mais il ne viendrait à l’esprit de personne de chercher un sens à ce mouvement si on longeait une table de jeu où se déroule une partie d’un jeu de l’autre bout de la terre, dont on ne connaît ni les règles ni la langue. C’est pourtant ce que font les linguistes. Et si les grammaires génératives ont quelques succès, c’est uniquement parce qu’on exerce sur les esprits une contrainte pour apprendre l’anglais, c’est à dire pour descendre d’un niveau dans l’arène de l’espace culturel du robot. Temps qu’on pourrait mettre à profit pour tirer l’humain vers le haut.

Tout cela pour répéter encore que le sens n’est pas une chose qui réside dans les mots, mais une opération qui se déroule, unique par son ici et maintenant, dans l’esprit d’un auditeur.

Ainsi la phrase  » Souffler n’est pas jouer », n’a-t-elle aucun sens. Ou autant que d’auditeurs, c’est comme on veut.  Certains auditeurs l’entendent, lui attribuent un sens, tandis qu’ils passent au long des tables où l’on s’affaire à un jeu dont ils ignorent tout.

Et tout le langage, avec toutes ses langues, est ainsi. Chacun s’empare, dans son ici et maintenant propre, du mouvement d’un pion qui bouge, et interprète ce mouvement. Dans certains cas, le cuisinier reçoit sa pomme, et il n’y a plus rien à chercher. Ce serait plutôt les autres cas qu’il faudrait creuser.

C’est comme chercher pourquoi le bois brûle dans la cheminée. il n’y a rien à découvrir qui serait « celé », il n’y a rien à inventer qui serait « couvert », puisque c’est la pente naturelle, c’est le résultat de l’ensemble des dispositions précédemment prises. Inutile de soulever les épines sous le trajet d’un caillou qui a roulé au bas de la pente pour découvrir les structures. Et c’est pourtant ce que fait depuis longtemps la philo du langage. On pourrait commencer à chercher pour les cas dans lesquels on n’arrive pas à allumer le feu.

Cela n’empêche nullement bien sûr que nous discutions de l’origine historique de la phrase. Nous allons nous « acculturer » autour de ce mouvement, et replonger dans l’interprétation des règles. Mais le vol du rond de bois rouge dans l’espace n’en acquérera pas un gramme de sens, pas plus que la phrase.

Nous pouvons rendre notre espace culturel, toi et moi, plus dense et plus touffu. On peut y trouver plaisir.  On peut aussi jouer à bouger des pions comme

Пожар в Архитектурном!

Пылайте широко,
Коровники в амурах,
Райклубы в рококо!

Absolument vide. Vide de sens, comme on dit, et comme le reste. Le plan de Paris ne contient pas des structures (triangles…), il montre les endroits sur lesquels on ne peut pas passer à pied.

Il faut mesurer à quel point est ancrée en nous cette conviction que le langage représente la réalité, et que cette réalité, puisqu’elle est représentée par quelque chose qui contient des triangles, doit bien les contenir aussi peu ou prou.

J’en avais un exemple en écoutant parler des enfants. Ils utilisaient « blanc » et « noir » pour parler de la similitude et de la différence. Je ne me souviens plus exactement du contexte, mais c’était quelque chose comme :  » Tu as deux objets identiques, blancs, et puis de l’autre côté, un truc noir ».

L’enfant se servait de l’opposition blanc / noir comme support de la similitude et de la différence. C’est dire que pour lui, la structure d’opposition est ancrée dans le réel, puisqu’il s’autorise d’une différence qui n’existe qu’en langue, et qui plus est nous l’avons vu, en laquelle le tertium est non seulement datur, mais omniprésent, il s’autorise de cette différence en langue, donc, entre blanc et noir, pour utiliser ces mots à titre de support de la représentation d’une différence physique.

C’est cela qu’il faut apprécier, c’est l’épaisseur ontologique acquise par le langage, à représenter le réel. Cette épaisseur est si grande que le langage non seulement représente le réel, mais encore est le réel.

Il y a ici feedback : A force de servir à représenter le réel, le langage en a acquis une certaine épaisseur ontologique, et c’est cette épaisseur ontologique qui lui assure capacité à « tenir place », à occuper un volume pour le réel.

Le langage n’a pas un statut de réel uniquement par les bandes magnétiques enregistrées et les pages imprimées. On peut dire que, comme les cartes et les pions d’un jeu, ce ne sont que des traces pour archéologues. Le vrai statut de réel du langage, c’est d’appartenir à un espace physique qu’il occupe réellement, parce qu’il a créé cet espace, ou si l’on préfère, cet espace a subi une expansion correspondant au besoin de volume du langage.

Cet article fait une sorte de paire avec cet autre.

(1) Quoique, cela se recoupe partiellement, à revenir voir.

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