Pour faire suite à mes réflexions sur l’être, je vais revenir sur la force ontologique du verbe, c’est à dire cette capacité que possède le langage à faire exister ce qu’il évoque, à en susciter en nous l’être de ce qui est dit (1), pour le dire positivement, ou bien à lui prêter une existence à laquelle nous croyons, pour le dire négativement.

Je voudrais tout d’abord, comme suite à ce que je disais sur le fait que nous ne sommes pas, dire que rien n’est en soi, mais que toute « existence » naît d’une rencontre, du contact entre un phénomène dans le temps et l’humain.  (2)

Pour illustrer la seconde étape de mon raisonnement, nous prendrons par exemple le proverbe  » L’occasion fait le larron ».

Dans le voleur, cette entité qui vient de devenir larron, quelle est la part du verbe et celle de l’être ?  Ce que je veux dire par là, c’est :  » L’occasion a-t-elle affublé un être du qualificatif de larron, sans que cet être en soit changé par ailleurs, dans son  » essence », ou bien au contraire cet être s’est-il transformé, sa nature a changé ? « 

Est-il fait larron comme on est ordonné prêtre, ou bien est-il fait larron comme on devient séropositif ?(3)

Les gouttes de pluie s’assemblent pour faire un orage, mais deviendra-t-il jamais orage ?

Certains penseront que oui, ceci est un orage, d’autres non, qu’il n’est pas assez gros, pas assez brutal… Donc les goutes de pluie assemblées ne feront un orage, pas plus qu’un coup de dés ne défera le hasard. Ils ne s’égratignent pas l’un l’autre.

Vous allez me demander où est la synthèse de tout cela. Mais pas tout suite.

Je suis toujours étonné qu’à travers des expressions comme :

La mère :  » Mais non il ne pique pas tant que ça ce pull, allez (et le mettant de force)

L’enfant (in petto) :  » Ah oui, il ne pique pas tant que ça, eh bien je vais te faire voir comment il pique. « 

Et l’enfant se vengera plus loin, ailleurs, sur autre chose.

Cela va avec mon étonnement envers cette capacité qu’on les enfants de saisir les acteurs et les enjeux d’une scène psychologique complexe de la vie, de savoir où ils s’y situent, voir d’y intervenir, bien avant de savoir faire la moindre addition.

C’est que, dans ce que produit le contact entre l »humain et le temps, il y a la répétition et donc les strates (2 sic). Un chat a conscience d’être, mais pas la conscience d’en avoir la conscience. Il lui manque donc cette étape, laquelle appelle un nom qui est :  » la conscience d’être un chat ».

C’est ce qui étonne toujours les enfants, parce qu’ils l’ont découvert récemment, que le chat n’a pas conscience d’être un chat, ni de s’appeler Arthur. Ce que l’enfant ignore, c’est que cette conscience-d’être-un-chat est le nom de ce qui manque vraiment, et qui est  » avoir conscience d’avoir conscience ».

C’est dans l’espace de  » avoir conscience d’avoir conscience » que vient se loger la possibilité de nommer cette epochè ouverte par la question  » avoir conscience d’avoir conscience… de quoi ? « 

Et là, il faut bien nommer cette béance.  D’où l’apparition du langage dans l’hominisation, pour combler ces questions, et utiliser le langage en taxinomie pour distinguer ce qui a conscience d’avoir conscience (l’humain),ce qui a conscience (le vivant) et ce qui n’a pas conscience (le reste)

Il fallait qu’un tel partage eût été fait avant, au préalable, d’où les cosmogonies, par quelqu’un qui s’y connaissait en conscience, d’où les théogonies.

Ainsi une pièce de théâtre n‘est pas. There is no such thing as a theater play. Il y a ces moments où le papier circule, il y a ces moments où les gens décident de monter la pièce, et il y a ces moments où le spectacle vivant est au contact des esprits des spectateurs vivants. Ce qui, autour d’une pièce de théâtre, est, est une suite de moments reliés par un fil, le thème, le titre, les représentations, c’est comme un rhizome filandreux dans le temps avec des bulbes, mais au moins, ça, c’est.

Que l’être se constitue dans l’épaisseur acquise par l’empilement de feuillets, ça c’est clair, mais comment expliquer que l’être n’est que la conscience de la conscience, c’est plus compliqué, surtout lorsque la conscience première est celle que rien n’est.

Les premiers feuillets de langage sont disposés alors que nous n’avons, et heureusement, pas conscience que nous y croyons comme de l’être. Les affects, les souffrances, les saveurs, sont vécus, justement comme une pièce de théâtre à laquelle nous croyons comme un acteur qui ne saurait pas qu’il joue une pièce.

L’animal a autant de conscience que nous. Il est ouvert au monde autant que nous. Simplement, il ne le sait pas.   » On ne le lui a pas dit », allais-je écrire. Le fait que les animaux peignent, et que leur production soit difficilement discernable de la nôtre, tend aussi à le prouver. On dit de la peinture des animaux qu’elle  » ressemble à celle des enfants ».

On ne leur a pas encore enseigné qu’ils ont conscience d’avoir conscience.

Dernière chose à ce sujet, les expériences se croisent par la similitude des situations lors du  » search for meaning ». Je m’explique.

Vous voyez un événement, si infime soit-il, par exemple le vent fait bouger une branche et ceci, le mouvement de la branche, dégage le blanc de la bordure de votre fenêtre.

Ainsi pendant une fraction de temps (millisecondes), l’encadrement de la fenêtre va devenir  » plus blanc ». Or c’est ce qui se produit lorsque vous allumez la lumière dans la pièce.

Eh bien juste après le mouvement de la branche, et avant que le search for meaning ait conclu qu’il s’agissait du mouvement d’une branche, la situation  » on a allumé la lumière dans la pièce  » a aussi été  » envisagée », elle a été  » sollicitée », suffisamment pour qu’une alerte de la situation d’allumage de la lumière en provoque l’apparition dans la psyché.

Cela  » commence comme  » quand vous allumez la lumière dans la pièce, mais ce  » commence comme » aura suffi pour amorcer visuellement cette situation, et commencer à amener la visualisation, aussitôt récusée, de cette possibilité, et de la scène, à votre esprit.

Cela  » commence à y ressembler », et cette amorce commune entre les deux situations suffit à créer un pont sémantique entre les deux tableaux, pont sémantique par lequel pourront passer nombre d’équivalence. Chaque acteur de chaque tableau (branche, interrupteur…) pourra désormais jouer avec ses homologues de l’autre côté du pont, dans des figures d’échange, d’équivalence, de complémentarité, bref, tous les tropes.

 

(1) Bon, alors ça c’est doublement mal dit. Ce n’est pas l’être  de ce qui est dit qui est suscité en nous, et d’une, et de deux ce n’est précisément pas une capacité du langage, mais plutôt de l’objet de mes recherches.

(2) Il faut bien distinguer ce que je dis ici de ce que je disais ici : « On voit bien que ni le mot ni la chose n’existent per se, et en dehors d’une relation, relation elle même inscrite dans un contexte. »

Dans ce billet, https://formesens.wordpress.com/2017/01/13/piaget-structuralisme-xvi-structures-psychologiques/, je parlais de l’articulation systémique des éléments, ce ces liens qui nous permettent de manipuler le réel à l’aide du langage, comme lorsque rentrant du marché avec les courses, je dis à l’enfant :  » Sépare les fruits des légumes ».

Dire que le système fonctionne en contexte, c’est dire qu’on ne peut penser en dehors d’une perspective holistique intégriste. La  » nécessité ontologique  » se propage instantanément d’un bout à l’autre de l’univers quand elle prend quelque part, comme les phénomènes de cristallisation ou de surfusion.

Ici, se poser la question du gradient, c’est poser l’éventualité d’un lien de valeur quantitative nulle : Ni les choses, ni les mots en tant que choses, ne sont (parce qu’on ne peut mettre d’attribut à  » elles sont » puisque c’est le système total qui est), mais comment l’une a pu par convention  » stands for  » l’autre dans un rapport de représentation qui autorise les tropes, l’effet cheminée, et donc la constitution d’une épaisseur ontologique chez le parlant, c’est ce que je ne parviens toujours pas à m’expliquer.

(3) A y bien regarder nous avons un gradient côté « occasion », et un gradient côté « larron ». Le « mot-occasion » peut-il accroître « l’être-larron », ou bien les influences ne peuvent-elles s’exercer que sur la même catégorie ?

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