Pour reprendre proprement sur cet article, et en particulier sa note 1, il faut préciser qu’il y a deux domaines auxquels la croyance ontologique s’applique. Comme le mécanisme est une boucle de renforcement, il faut bien commencer par un des deux.

Le premier fondement est bien sûr la sensation de résistance qu’offre les parois de l’utérus lorsque l’enfant pousse avec les pieds pour se tendre, puis, surtout après la naissance, la collection des éprouvés du corps, plaisir et souffrance, du nourrisson.

La fondation suivante est, une fois que l’autre est admis comme autre ( » Un autre s’adresse à moi dans l’intention de communiquer « , dans les deux sens de  » L’autre me parle »), le fait que l’autre appelle cette chose  » pomme  » donne à la chose l’existence qui lui est due, par le fait que son nom entoure et circonscrit ce qui auparavant n’existait pas. Non qu’elle fût invisible, mais, indistincte du chaos, elle n’existait pas. Du coup, cette chose prend de l’épaisseur ontologique, je pense qu’elle existe, tandis que s’évanouit en moi ce qui ne reviendra que bien plus tard, à savoir que ce n’est pas une pomme, mais une tomate, qu’on dirait plutôt une Golden, ou un fruit, etc.

Peu importe, à ce stade, la chose est fondée par un nom qui évacue ces doutes. Il suffit à nos échanges, et « coupe dans le vif  » les liens de cette chose avec d’autres noms, qui compliqueraient le problème. L’enfant apprenant savoure sa victoire de la bonne réponse :  » Qu’est-ce que c’est que ça ? – C’est une pomme. »

Je dis que c’est une boucle parce que plus une zone non-identifiée est entourée de choses identifiées, plus elle tendra elle-même à devenir une chose identifiée. Cela semble une évidence, mais au vu de l’importance quantitative du phénomène dans ce qu’il faut bien appeler le  » cognitif », cela vaut la peine d’être redit.

C’est comme autour de chez vous. Il y a des quartiers où vous n’allez jamais, et qui sont donc  » entre la rue truc et la rue machin », deux rues que vous avez identifiées.  Si une personne vous dit qu’il s’agit de la rue Victor-Hugo, l’ensemble rue-nom prend plus de consistance parce que l’un s’appuie sur l’autre.

Ainsi votre propre existence renforce-t-elle la croyance que vous portez à l’existence des objets, et cette existence  » renforcée » par l’organisation qui lui est conférée par le langage, vient en retour consolider votre expérience du monde comme d’une chose existante, et donc vous même comme éprouvant cette chose, et donc  » étant ».

C’est pour cela que je disais que la conscience humaine est, comparée à celle de l’animal,  » à double étage ». Parce que le langage confère aux choses une existence, et cette couche n’est pas gérée par l’animal. Le langage confère aux objets une existence de  » chose nommée », il associe à l’objet un reflet qui se superpose à l’objet (comme dans les anciens appareils photo), et qui est le nom de l’objet. Ce nom  » organise  » l’existence du reflet de l’objet dans un monde fermé et organisé, de surfaces qui se complètent.

Un monde où l’espace des fruits est entièrement divisé en cases toutes occupées par un nom comme « pomme »,  » banane »… Comme dans les jeux de société, en arrivant dans un port, on ne peut acheter que les 4 fruits disponibles dans le jeu, et pour lesquels existent des jetons, un jeton clairement établi pour chaque fruit.

Clairement établi pour chaque fruit et sans confusion possible, par ce qu’abusant des conventions simplificatrices du graphisme, justement tolérées et en usage dans le monde du nommage et de la représentation.

Ce qui est étonnant, et nous renvoie toujours à l’origine du langage, c’est comment ces deux fonctions ont pu entrer en boucle de renforcement pour créer l’épaisseur ontologique qui nous permet premièrement de croire en notre propre existence, et secondement de croire dans le monde des choses représentées, du moins d’y associer en conscience une existence équivalente à celle du monde, ce que j’appelle  » le consensus ».

J’essayais avec cet objet de me représenter une sorte de scène primordiale de  » mise en route  » de ce que Piaget appelle la fonction sémiotique, pour employer rapidement ensuite le mot de représentation. Une fois que son concept est validé, la différence appelle, « aspire » le nommage. Il faut que les deux branches, parce que différentes, aient deux noms différents. Mais il faut bien isoler auparavant le concept de différence.

Ensuite, la personne que vous avez  » initiée » doit vous prouver qu’elle a compris le concept. Elle va chercher deux hommes, vous les présente accolés en disant  » pareil », puis la personne pousse le second homme pour l’éloigner du premier, prend une femme qu’il amène au contact du premier homme et dit  » différent ». Mais il faut bien dissocier cette entreprise de celle qui consiste à associer les noms à  » homme  » et « femme ». Il s’agit donc de chercher à quelle époque une telle association primitive a pu se faire.

Et pourquoi. Si vous désignez des personnes en disant  » Homme »,  » Femme », encore faut-il que le destinataire de votre message ait l’idée que vous voulez signifier quelque chose. Je pense que chacun de vous pense à la lecture de ce que j’écris ce à quoi je pense en l’écrivant, et c’est comment, à chaque stade de ces  » inventions », la manip entre en concurrence avec une autre scène, celle où ces choses ont été apprises enfant.

Il a fallu que ce soit continu. J’imagine le chef disant quelque chose comme  » les hommes à ma gauche, les femmes à ma droite ». Celui qui se trompe se fait reprendre, on lui montre son sexe, puis le sexe de l’autre groupe… Je ne sais pas, j’imagine de ces sortes de séances d’initiation.

Mais le plus étonnant reste encore que ces séances renforçaient le sentiment d’être chez des personnes qu’il faut imaginer comme des animaux….

On va convenir que, tous les samedis, les dimanches se dérouleront pendant le lundi. Je ramasse les copies dans une heure.

Vous allez me dire, mais à quoi sert cette épaisseur ontologique du côté sujet ? Je pense qu’elle constitue un matelas de protection. Elle protège la psyché de l’irruption de la réalité dénuée de sens. Cela dévie le flux de la libido vers un objet symbolique, ce qui permet de croire que  » je suis  » capitaine ou pour le dire plus exactement que  » je suis capitaine  » signifie quelque chose, c’est à dire que  » je suis  » peut avoir un attribut, ce qui le fonde en soi. .

Bref, je vais profiter que je n’ai pas grand chose à dire pour ajouter un détail, suite à une conversation avec Anne à propos du  » ferme la porte  » de l’article sur Invicta.

Lorsque je pose ce genre d’image :

champ 2

C’est parce que, via celle-ci :

SG4c.png

Je projette l’image de mes structures culturelles intérieures

Elle aboutit à celle-là :

herbe_1f.jpg

Autre version de :

arbre_1e.jpg

Il faut imaginer que toutes les branches, petites ou grandes, sont des tuyaux creux, et que le temps crée une dépression, mettons à droite. La tache rouge que je suis va se déplacer de gauche à droite, aspirée par le temps, et changeant au gré de ce qui me contient (les circonstances).

Je ne suis jamais le même d’une seconde à l’autre.  « Je  » suis ce circuit de sang liquide dans les tuyaux.   » Je », le tracé de mon être, son contenu, n’est pas ce qui serait dans la première image, un cheval poussé par un charriot.  C’est le cheval qui tire le charriot, et je ne  » pousse  » pas le sens vers le monde lors d’une « construction ». C’est l’auditeur qui le tire de ce que je dis.

C’est le temps qui me tire à travers les structures du monde. En fait je ne sors jamais de l’utérus. Mon ADN aveugle touche les formes des parois à l’intérieur du tube, et je sens que je frotte contre les parois de mon tuyau.

Ou plutôt de mes tuyaux. Mais il nous est impossible de concevoir un être dont l’unité pourrait se reconstituer après une séparation en plusieurs bras de rivière. Je suis tiré par le courant vers l’aval, vers l’estuaire du fleuve, et les choses arrivent à moi (on dit  » ceci m’est arrivé ») depuis l’aval, me longent de haut en bas (en effet, on tombe la tête en bas au départ dans le tube). Mais ensuite, je peux être en travers du courant, tomber les pieds en premier, peu importe en fait.

Le rêve de l’embryon devient réalité solidifiée sous une forme dans sa version sociale pendant la vie  » consciente ». Se persuader de l’existence d’un monde et d’un soi qui se font face, cette conscience de la conscience, n’est supportable que si justement pendant le temps de la vie on oublie l’autre réalité, la vraie, celle de l’ADN aveugle. On regarde la scène du théâtre, on pense que c’est la réalité, pour éviter de lever les yeux et de voir l’intérieur du théâtre.

Cet intérieur qui pose l’insupportable question  » à quoi ça sert ?  » Il faut donc construire une nécessité au devenir. L’indolence de l’animal immobile une fois qu’il a mangé nous est supportable la même durée que la pureté d’une révolution. Il faut glisser soit vers les rêves du sommeil, soit vers l’action de la veille.

Le seul moyen d’éviter la réponse à la question (ça ne sert à rien) c’est de ne rien servir, c’est à dire d’Être, être à l’origine du reste, privilège qui nous est refusé mais que nous partageons à titre de création. Nous y  » avons part « , comme les invités à un repas qui voient le maitre de maison créer la nourriture en parlant, dire  » le monde est mon corps », ce qui revient à dire  » Je le parle ».

L’ADN ne pouvait pas prévoir que la conscience s’accompagnerait d’un effondrement de la libido, et qu’il lui faudrait créer ce mur de verre, le voile de Maya, pour rendre la réalité supportable à une psyché devenue  » consciente de sa conscience ». Il y a peut-être eu dans l’histoire de l’humanité d’immenses périodes d’angoisse et de dépression. Peut-être qu’approcher physiquement le cosmos, c’est à nouveau approcher du bord du gouffre, et qu’il va falloir à l’ADN inventer une nouvelle illusion.

Ce qu’il ne sait pas, c’est à quelle vitesse on détruit son habitat. La course est engagée.

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