Le serre-joint (l’espace)

Si cet article est sous titré  » L’espace « , c’est qu’il y aura le symétrique concernant le temps à étudier.

Précisons aussi que je ne vise personne dans mes citations, je tente plutôt de cerner un mécanisme dont on verra qu’il m’arrive d’être victime (1). J’érige au statut de page une question dont je sens pointer l’objet, sans parvenir à vraiment le circonscrire, quitte à la rétrograder ensuite en article normal, avec un libellé ad hoc. Aujourd’hui donc, quelque chose de complètement différent,  » le serre-joint ».

Avant de cerner l’objet de façon exquise par une définition, j’empilerai  ses occurrences au fur et à mesure que je les rencontre.

2 avril 2017.

Je vais donc m’attaquer ici à une question que j’évoquais dans cet article https://formesens.wordpress.com/2017/03/29/raboutages-le-cercle-bleu-si-brievement-soient-elles-1/ , par cette phrase :  » Il s’agit de ce mécanisme qui consiste à faire passer pour une des caractéristiques  ‘ conséquentielles  ‘ au langage ou autre entité ( l’art…) un trait qui en est en fait une caractéristique  ‘ définitionnelle ‘ , une sorte de condition sine qua non de son existence. « 

Je l’ai appelé le  » serre-joint », à cause du côté  » réentrant  » de la figure. On le sent  dans cet article https://formesens.wordpress.com/2017/01/20/savoir-et-langage-plafond-de-verre-ii-extraction/ où je le dénonçais :

 » Je suis content d’avoir lu ici http://fr.wikipedia.org/wiki/Chat_de_Schrödinger

cette phrase :
 » Pour éviter les abus de langage sur le « chat mort-vivant », on peut préférer dire que le chat est dans un état où les catégorisations habituelles (ici la vie ou la mort) perdent leur sens. « 
[…]

En effet, le problème est que ces  » catégorisations habituelles  » ne sauraient  » perdre leur sens », puisqu’elles sont échangées par des millions de gens  »

———– Fin de citation.

On peut récuser, à titre individuel, les catégories, et je ne cesse de répéter que l’emploi de la taxinomie vise le consensus. Mais dire que les catégories  » créent  » le sens, qu’elles ont un sens qu’elles peuvent perdre tout en survivant à cette perte, c’est mettre en attribut ce qui est fondateur du sens. C’est le fait que vie et mort s’opposent dans une culture, c’est ce fait qui fonde l’opposition  » mort  » /  » vivant « , et qui rend signifiant le fait de qualifier un chat de  » mort-vivant « .

On porte au titre de conséquence ce qui est fondateur, on met ce qui est en haut en bas, pour faire tenir le sandwich, d’où l’image du serre-joint.

serre_joint

Exemple récent entendu dans cette émission https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/anarchisme-sur-le-retour-avec-tancrede-ramonet de France Culture :

 » Que nous le voulions ou non, notre pensée est imprégnée de mythes ». Or ce pourrait être une partie de la définition de   » mythe  » que  » fiction capable d’imprégner la pensée de façon inconsciente sans que nous ayons recours contre cette influence ».

C’est un peu comme de dire que la maladie nous infecte  » que nous le voulions ou non », alors que c’est la définition d’un tel mal que nous impacter sans notre accord. Sinon cela s’appelle du plaisir (masochiste).

25 avril 2017, petit serre-joint rapide. Des élèves de cinquième étudient la Naissance de Vénus de Botticelli. La question suivante leur est posée :  » Comment le peintre met-il en valeur la beauté de la jeune fille ? « 

La question serait légitime s’adressant à une photographie. Pour résumer à une explication simpliste, le photographe a affaire à un modèle qui est beau, et son travail consiste à mettre en valeur  cette beauté.

Dans le cas de la peinture, l’image est créée ex nihilo. Si on excepte bien sûr l’hypothèse que le but de l’œuvre ait été de mettre en valeur la beauté de Simonetta Vespucci, ce qui semble acceptable.

C’est la jeune fille qui est une représentation de l’idée de Beauté, tout comme Vénus est ma déesse de la beauté. L’inversion de la proposition permet d’escamoter le débat sur la représentation. Comme on dit, il ne faut pas attribuer au vice ce qui peut s’expliquer par l’incompétence, il est donc possible que les enseignants eux-mêmes ne comprennent plus de quoi ils parlent.

Autre exemple, l’image ci-dessous. Elle est généralement présentée avec le choix entre un yaourt et une pomme, mais passons.

emotion.jpg

Chercher des causes irrationnelles dans la prise de décision, c’est normal. Ce qui est inquiétant, c’est de constater qu’on oublie au passage qu’une des racines de la définition de l’émotion, c’est  » être une cause irrationnelle dans la prise de décision ». On peut citer  » Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas « , ou encore  » l’Amour est enfant de Bohême « , si besoin était de prouver que ce fait est ancré dans la culture.

Une occurrence  de  » serre-joint  » a  une raison cachée, et je pense qu’on peut dans le cas  la chercher du côté du débat que j’évoquais ici (https://formesens.wordpress.com/2017/03/28/le-collectif-iii-la-science/ ) : Notre époque  cherche  quelle place donner à nos sentiments., à notre esprit, à notre âme, face à l’avancée des neurosciences, qui ont hâte de nous contrôler à coups de molécules, de nous  » tasser  » comme disent les aides-soignantes en EHPAD,  quand elles font le coup à un vieux que la désinhibition a rendu trop pénible pour le gérer dans un contexte correct.

Face à cela, je discerne les psys américains avec leur théorie de l’esprit, qui semblent dire :  » attendez, ne les shootez pas tout de suite, on a des méthodes bien claires, on parle simplement, laissez-le nous un peu ». De l’autre côté de l’Atlantique, les psys européens qui se sont laissés emporter au paradis artificiel de l’intelligence, et qui n’ont plus qu’à manger leur purgatoire le temps qu’on leur pardonne leur inefficacité en milieu carcéral (2).

Il se passera encore un siècle avant que la psychanalyse ne percole dans les esprits.  Et encore, si on continue de maintenir notre niveau d’éducation sur la position  » indigence », ce sera deux.

1er mai 2017 Un petit serre-joint tout mignon chez Frédéric François et al. [CLE], page 176, chapitre  » Conduite du dialogue « .

 » Séquences dialogiques.

Certains échanges présentent une régularité telle que certains chercheurs ont été amenés à les considérer comme de véritables unités du dialogue. C’est ainsi que Sacks, notant que certains types d’énoncés sont plus étroitement reliés que d’autres, a pu isoler des schémas de séquences d’énoncés « 

Attention, voici venir la nomination qui donne la première épaisseur dans un sens :

 » appelés paires d’adjacence. « 

Et aussitôt après, l’ornière qui donne l’épaisseur ontologique, :

 » Ces paires d’adjacence présentent les caractéristiques suivantes « .

Elles sont  » définies de la façon suivante  » serait plus juste. Mais ce n’est pas fini.

 » Ces paires d’adjacence présentent les caractéristiques suivantes : elles sont constituées de deux énoncés produits chacun par un interlocuteur. Ces énoncés sont ordonnés : le premier appartient à la classe des premiers membres de paires, le second à celles des seconds membres « 

C’est l’institution des fils qui renforce les pères. Le serre-joint balaye les étages de la taxinomie en présentant les fils comme des caractéristiques des pères, légitimant ainsi la capacité de ces derniers à engendrer leurs moitiés.

Mais il y a plus :  » Ceux-ci sont agencés de telle sorte que n’importe quel second membre ne peut succéder au premier, mais seulement une classe de second membre appropriés. « 

Ils ne sont ni  » ordonnés », ni  » agencés  » de telle sorte, et donc pas  » appropriés ». Ils sont  » définis  de telle sorte  » que leur collection paraisse être l’objet d’une disposition. Leur épaisseur ontologique est aussi forte que si une divinité les avait posés là dans cet ordre.

Et c’est là qu’on revient au structuralisme. En épaississant la sauce ontologique à coups de définitions rétroactives dans la taxinomie, c’est toute une économie qui tient debout.

C’est comme le miracle des dominos, ce n’est pas n’importe quel numéro qui peut succéder au précédent, mais seulement un numéro de la classe appropriée, dite des  » compléments secondaires à l’identique ». Ce aussi ma théorie de la carotte.

Je sais ce que certains vont objecter. Ils vont dire que c’est à l’intérieur de la théorie de Sacks, que ces paires ont ces  » caractéristiques ». Je le sais parfaitement, et c’est bien ce que je vise, que ce petit subterfuge qui fait, d’une convention, un trait pertinent dans les taxinomies. C’est en  » posant devant soi  » la définition désormais réentrante en tant que  » caractéristique « , non plus interne, mais inhérente, que le tour est joué.

3 avril 2017

Un autre exemple de serre-joint est constitué par plusieurs de mes propres phrases.

Dernièrement, j’ai senti au moment de les écrire, que ces phrases me tendaient une structure où je me laissais enfermer. Et ces structures pouvaient être, formellement, rapprochées. Cette sensation est un signe qu’on peut interpréter comme apportant de l’eau à mon moulin.

En effet, j’ai noté plusieurs fois lors de la traversée du plafond de verre https://formesens.wordpress.com/2017/01/20/savoir-et-langage-plafond-de-verre-ii-extraction/, et bien avant lors de mes remarques sur la rotule, que nous effectuons inconsciemment du même coup une  » caution  » sémantique et un  » épaississement  » ontologique.

Cet effet de sandwich, c’est à dire d’emballer une conséquence avec une cause pour étayer le tout est d’autant plus difficile à percevoir que le sandwich est épais. A la limite, je me demande même si le sandwich n’est pas infini, c’est à dire dans ce cas étendu à la totalité de l’espace du langage.

Il est assez difficile à détecter, il faut tendre l’oreille. Les exemples sont  les suivants :

  • Dans l’article Le collectif II, la fiction :

 » En d’autres termes, ce n’est pas ‘ le monde ‘, qui se présente à nous sous formes de touches sans sens qui concourent au sens de l’ensemble, c’est chacun de nous qui se vit sur ce mode. Et qui le fait à raison, d’ailleurs. Encore une fois, nous projetons notre mécanisme de représentation sur le monde, ce qui est normal, puisque nous ne saurions faire autrement. « 

  » Je tente ici de circonscrire en quoi le langage, pour  » justifiés  » que soient sa vocation et son exercice (l’inévitable se passe de justificatif)… « 

 » Ce que je veux dire par là, c’est que lorsque vous faites avaler à un jeune cerveau votre culture via votre langue, vous lui faites avaler une version de l’adhésion à la réalité, ce qui comprend implicitement qu’il y a, sous-jacente à cette version, une adhésion à la réalité, ce qui comprend implicitement qu’il y a une réalité externe qui existe, qui est, et ce indépendamment (hors de l’adhésion) de l’enfant. « 

————— Fin de citations.

Noter que dans tous les cas, ce phénomène se produit dans une circonstance bien précise, c’est à dire dans le cadre d’un processus où nous faisons appel au collectif en nous, c’est à dire précisément ce dont je parle.

Ces citations insistent sur les côtés  » inévitable  » de notre mode de construction de la connaissance, et la dernière sur la temporalité. Si vous construisez le bâtiment du Ministère des Procédures en peignant les couloirs en bleu, les agents pourront toujours par la suite interdire l’usage des couloirs bleus dans les procédures des Ministères. N’empêche que pendant toute la période jusqu’à la repeinture, ils utiliseront des couloirs bleus.

Revenons sur les deux premières..

Comment caractériser ce phénomène ? Il est, pour son résultat, équilibre dynamique, c’est à dire résultat toujours remis en question, résultantes de forces contradictoires, et sous cet aspect, c’est tout simplement ce qu’on appelle  » Moi « . Je ne sais pas encore superposer à cet équilibre la distinction conscient / inconscient, même s’il est sûr qu’elle s’applique ici.

En tant que mécanisme de production, il est cet  » escamotage permanent « , qui renvoie au front du glacier. Je définis une idée par un mot, et, quasiment dans le même temps, l’idée se met à  » soutenir  » le mot. Pour le dire inversement, je définis un mot par une idée, et le mot se met à soutenir l’idée instantanément, lui qui ne la connaissait pas un instant auparavant.

Bien sûr, les premiers mots sont tissés dans les expériences sensorielles multiples. Le premier  » va voir Papa  » est amalgamé dans le moment de l’apprentissage de la marche, avec l’image de la mère qui envoie l’enfant, avec l’image de bras ouverts, etc.  Il n’y a pas de début à proprement parler, si on inclut les premières sensations in utero.

Ainsi, dès que l’enfant aura réussi à rapprocher deux éléments perceptifs pour tirer de ce rapprochement un bénéfice, un plaisir ou une souffrance, ces deux éléments acquerront par là un statut particulier, ils seront  » en relation « . Le bénéfice sera immédiatement projeté sur le monde extérieur, et encore une fois, nous ne saurions faire autrement.

Peut-être que le cœur de ce mécanisme fonctionne à plein pendant une période au cours de laquelle l’enfant n’a pas encore ramené les frontières de son moi à l’intérieur de son corps. Lorsque la marée montera, l’eau se retirant laissera de vastes contrées de la psyché encore imprégnées de cette confusion. Lors de l’acquisition du langage, il en résultera que toute association que je fais intérieurement s’assortit d’une croyance que,  » à l’extérieur  » les choses sont également liées par cette association.

Si le nom et la chose sont liées comme par une intrication quantique, alors le monde évolue comme ma pensée. On retrouve d’ailleurs cette pathologie parfois  » à ciel ouvert ».

Le mot  » psychorigide  » associé à des personnes à mobilité de pensée réduite pourrait trouver une application sociologique, sous forme par exemple d’un concept de  » psychorigidité », défini et mesuré par la facilité à évader les cadres du langage.

Ceci nous amène à ma seconde auto-citation. Peut-on dire de l’usage du langage qu’il est  » inévitable ?  » Peut-on dire du fait de monter des murs lors de la construction d’une maison que ce fait est  » inévitable » ? Nous allons nous attirer la réponse  » C’est pas que c’est inévitable, c’est que si on ne le fait pas, ce n’est plus une maison ».

Et voilà ne verbe être. Une maison qui n’a pas de murs n’est pas une maison.

Pour vous mettre vraiment le doigt sur ce que je veux dire, car cela ne se comprend pas, cela se sent, je dirai que, dans le cadre où je le dis, dire  » Peut-on dire du fait de monter des murs lors de la construction d’une maison que ce fait est  » inévitable ?   » et dire  »  » Peut-on dire du fait de dire  » mai  » lors de la construction d’une  » maison  » que ce fait est  » inévitable ?   » sont à peu près équivalents.

On ne peut pas parler d’une maison sans murs, on ne peut pas parler d’une maison sans dire  » mai « .

Les murs soutiennent la maison, mais la maison leur donne définition :  » Un mur sert à soutenir le toit d’une maison ». Sans elle,  ils ne sont rien, la maison comprend les murs, comme  » maison  » comprend  » mai « . Les sens et les formes se soutiennent en entrant, en réentrant les uns dans les autre, le toit venant s’ajouter.

Ainsi, faire une conférence sur le rôle des murs dans une maison est fort utile pour des maçons. Ils peuvent ainsi apprendre à ne pas négliger certains aspects du problème.

Mais en langue ? Nous héritons d’un système de ficelles tout lié, et ne pouvons parler de ce système qu’en l’utilisant. Si on suit le fil, comment sortir de la pelote ? Comment imaginer les traits d’une linguistique qui sort de la pelote ?

Un autre exemple du phénomène :

collection_réalité

Cet exemple étant un peu décentré par rapport à mon propos, je dois passer la main à Natacha pour commenter cela.

Encore un exemple, bref mais intense: M. Tripon, qui écrit des œuvres (peinture à l’huile) de M.Alexandre Beridze qu’elles  » évoquent des percepts de notre vie mentale ». Or c’est là la définition d’une œuvre d’art.  Ce qui définit une peinture à l’huile, c’est en partie quelque chose comme  » production … qui évoque des percepts de notre vie mentale « .

beridze

 » Arrangement par l’analytique de l’accumulation des structures comportementales duveteuses de la motrice.  » Titre donné par M. Tripon.

On pourrait observer que dans le cas qui nous occupe, c’est là le but avoué de la peinture de M. Beridze, c’est de représenter cela, comme une masse blanche avec traits marrons et un toit de chaume représente une longère normande (au sens des Mythologies de Barthes etc.)

Mais il y a plus.  C’est que c’est vrai, du moins en partie. Comme toute autre œuvre d’art, celle-ci  » laisse passer  » (passif de  » représente » ) certains des états mentaux de l’artiste. C’est pour cela que je n’ai mis cet exemple que si bas, en fin de liste, parce qu’il n’est pas évident, dans sa simplicité apparente.  Reviennent ici des notions lacaniennes.

C’est bien plutôt de la représentation de la longère que nous ne réalisons pas qu’elle est aussi un empilement de  » percepts de notre vie mentale ». Parce que, si nous voyions la longère comme nous voyons le tableau ci-dessus (et c’est le cas pour certains), ce serait bien difficile à vivre (ou pas).

Il est d’ailleurs édifiant que ce soit le commentateur et non l’artiste (qui cherche le  » proto langage » ) qui ait attribué ces titres.

C’est là qu’on revient à la mission  » ontologique  » du serre-joint. Son rôle est avant tout d’assurer au sandwich une cohésion qui confine à l’ontologie, comme une  » masse critique  » apporte d’un coup de baguette magique des propriétés à un corps.

Ceci nous amène, par un nouvel exemple, à la version  » épistémologique  » du serre-joint. De même pour solidifier un concept, nous accordons à un mot le bénéfice de l’existence de son idée associée, nous pouvons aller plus loin et procéder de même avec un concept.  C’est exactement comme quelqu’un qui pour monter un escalier, poserait une planche en l’air en guise de marche suivante, et poserait le pied tout doucement dessus afin d’atteindre un peu plus loin, et pouvoir ajuster la planche imaginaire suivante, toujours en l’air.

A force de poser le pied sur la planche qui flotte dans le vide, cette dernière se solidarise avec les précédentes, elle sédimente, s’enkyste, profite de concrétions, et donne une assise de plus en plus solide au marcheur, qui prend appui dessus franchement pour aller positionner la marche suivante, et ainsi de suite. (3)

10 avril 2017

Le but de cet exemple est de montrer une extension de la figure du serre-joint dans le domaine de l’épistémologie, c’est à dire en quoi l’application de ce même mécanisme à l’échelle de la méthodologie peut conduire à donner du sens à une démarche très large.

Je vais prendre ici l’exemple de la  » théorie de l’esprit « , et de l’ouvrage qui lui est consacré  » Comment les enfants découvrent la pensée «  (4) par Mme Janet Wilde-Astington. Encore une fois, je ne vise pas cette pauvre dame, qui fait sûrement au mieux tout ce qu’elle peut. C’est d’ailleurs leur innocence qui étonne plus que tout. L’anecdote sur l’enfant qu’on envoie marcher vers son frère, lequel enfant comprend  » les intentions des adultes sans utiliser de mot  » est ahurissante de naïveté. Il faut absolument qu’ils fassent un premier cycle universitaire avant d’écrire des livres sur la  » théorie de l’esprit « .

Cette idée consiste à poser qu’une grande partie du comportement humain découlerait d’une chose qu’on appelle  » l’esprit « , et de mener de longues enquêtes pour trouver cette pépite qui nous anime, comme on chercherait dans une voiture le moteur qui la fait avancer.

On va donc faire des expériences pour voir les conséquences de  » l’esprit « , vérifier s’il vient quand on l’appelle, s’il sait faire tourner les tables, et compter combien de coups il frappe.

Au début, on reconnaît qu’une bonne partie de la maturation de notre psychisme vient de nos interactions avec les autres (…), et de ce que nous leur imputons des intentions. On dirait que ça viendrait de  » l’esprit  » et on trouverait des expériences pour voir si c’est vrai.

On constaterait alors qu’en avançant dans sa maturité, l’enfant comprend mieux les autres, il prend donc possession de  » l’esprit ». Il a même un module pour cela, le  » module de l’esprit ».

On trouverait alors que plus les enfants grandissent, plus ils se font une idée de  » l’esprit « , sans qu’on sache vraiment ce que c’est. Ce qui est logique, puisque si on lui a attribué comme conséquences de diriger notre vie, on peine à discerner que c’est bien également la définition de départ qu’on lui a donnée.

On pousse ainsi le bouchon devant soi en nageant, jusqu’à arriver au chapitre 9 intitulé :

Janet Wilde-Astington_theorie_esprit_page_129.jpg

Le titre du chapitre s’oppose de façon ambiguë au titre du livre. Est-ce à dire que la pensée, c’est l’esprit ?

Et devinez à quoi ressemblerait la vie d’un enfant qui ne découvre pas l’esprit ? Eh bien, à celle d’un autiste.  L’esprit étant ce qui nous permet de communiquer avec les autres pour devenir intelligents, n’est-ce pas, eh bien les autistes, qui ne peuvent pas communiquer (parce qu’ils ne découvrent pas l’esprit, évidemment) vont se voir privés d’esprit. Mais est-ce que ce ne serait pas plutôt parce leur  » module de l’esprit  » ne fonctionne pas bien qu’ils ne peuvent pas nouer de relations avec les autres ?

Voilà l’épineuse question à résoudre, et toute la douleur dans laquelle on s’est plongé en inventant une chose superfétatoire. D’où le côté  » réentrant  » de la structure du serre-joint.

Maintenant que la tautologie a donné de l’épaisseur ontologique à ma définition, je vais pouvoir faire entendre la voix de l’autre à côté de la mienne. Ainsi faut-il attendre la page 133 pour entendre un autre son de cloche.  » Les symptômes déterminants sont au nombre de quatre « 

Notons bien le mot  » déterminants « . On note un symptôme, puis deux, puis trois, puis lorsque le quatrième survient en conjonction, on peut poser le diagnostic d’autisme, qui est une conséquence (méthodologique, non pas étiologique évidemment) de l’observation des 4 symptômes.

  • anormalité des relations  (qui conduit à une solitude)
  • détérioration du langage (et plus  » fondamentalement « , une difficulté à se  » mettre en rapport  » avec l’autre…
  • Difficulté à s’engager dans les jeux où l’on  » fait semblant « .
  • obsession pour les mouvements et les gestes répétés.

Poursuivons le fil du récit  » Il n’existe aucune méthode diagnostique précoce. Certains bébés ne sont pas socialement réactifs mais le deviennent plus tard, et certains enfants, pour qui sera ensuite posé le diagnostic d’autisme, sont des bébés tout à fait normaux ».

Bien.

 » Les enfants autistes présentent en général un certain degré de retard mental. Cependant ce sont parfois des enfants dotés de niveaux d’intelligence normaux qui présentent les symptômes caractéristiques de l’autisme. « 

Ce qui implique, toujours du point de vue méthodologique, des mesures de l’intelligence  » normale « , en conditions de relations  » anormales « 

 » Ces enfants souffrent peut-être de la forme la plus pure d’autisme, dans la mesure où les détériorations dont ils souffrent n’affecte que le système qui commende le contact social, sans présenter en même temps les dommages plus généraux qui installent un retard mental ».

En d’autres termes, un transistor a grillé dans la carte réseau, mais le système  » général « , lequel comme on le sait commande  » l’intelligence « , reste intact.

 » Nous ne savons pas encore clairement quel est la nature de ce système fondamental déficient « . La fin du sous chapitre nous apprend qu’après quelques pistes  » complètement abandonnées  » il semble désormais clair que cette chose dont on ne sait rien soit d’origine  » biologique « .

La recherche va dans le sens d’un  » déficit sous-jacent », qui pourrait  » expliquer tous les symptômes de l’autisme, les anomalies dans les relations sociales, dans le développement du langage, et dans le jeu. Rappelons qu’un symptôme est une chose qu’on observe, non qu’on explique, et que les relations sociales sont  » majoritaires  » en échantillon, mais pas  » anormales  » pour un individu. Le singulier est inobservable, rappelons-le. Il ne nous viendrait pas à l’idée de dire de tel buisson de ronces que sa forme est  » anormale « , parce que nous ne lui avons pas assigné de norme auparavant.

 » Comme nous l’avons vu tout au long de ce livre, l’acquisition par les enfants de la compréhension psychologie profane « 

Le  » profane  » est juste une énorme bourde de traduction. Reste que les enfants  » acquièrent  » la compréhension de la psychologie », comme on achète un produit au supermarché.

 » leur découverte de l’esprit  » dont le lecteur n’a toujours pas, lui découvert de quoi il s’agit,

 » détermine leurs relations personnelles et l’usage quotidien qu’ils font du langage « 

Bien. Donc les relations personnelles d’un enfant, et son usage du langage sont des conséquences de :

  • son acquisition de la compréhension de la psychologie profane (sic 🙂
  • sa découverte de l’esprit.

Maintenant que les causes sont devenues des conséquences, et qu’une certaine épaisseur ontologique a été acquise, on peut poser la conclusion du syllogisme :

 » Il se peut que, d’une manière ou d’une autre, les enfants autistes échouent à découvrir l’esprit « .

Le  » d’une manière ou d’une autre », nous laisse une confortable latitude, pour évoquer par exemple la tribu des Gougoudoudous, qui a admirablement résolu cette question.  Ce qui crée l’intelligence chez les enfants est le  » Goudou « , une sorte de module dans le cerveau qui permet aux enfants de communiquer, et ainsi de développer une intelligence normale.

Les enfants autistes ne peuvent pas communiquer parce qu’ils ont échoué à découvrir le Goudou, ou bien que le Goudou est grillé. Il faut donc les mener au sorcier, ou bien chez le concessionnaire Goudou le plus proche, pour changer la pièce. On voit que le serre-joint, créant une épaisseur ontologique par réentrance des conséquences vers les causes, permet de justifier n’importe quoi.

Ici commence un nouveau sous-chapitre, intitulé  » Les enfants autistes ont-ils une théorie de l’esprit ? « . Rappelons que ce sous-chapitre fait partie du chapitre  » Ceux qui ne découvrent pas l’esprit « . Ils l’ont, mais simplement, ils ne le découvrent pas.  Ils n’ont pas cherché le lapin de Pâques sous le bon caillou et reviennent bredouilles.

Le propos commence d’ailleurs très fort, avec la question qui tue :  » Les chimpanzés ont-ils une théorie de l’esprit ? « . On a joué un spectacle de Guignol devant un public composé d’un tiers de singes, un tiers d’autistes, et un tiers de citoyens américains… Non, je plaisante. Les expériences en question montrent que  » les enfants autistes ne sont pas capables s’attribuer de fausses croyances à autrui « .

Jusque là, c’est plutôt intéressant. On dira, en renversant correctement la proposition,  que le fait d’éprouver une difficulté à attribuer une croyance à autrui vient s’ajouter à la liste des critères qui définissent le mot  » autisme ».

On a ainsi page 136 :

  » Ces études nous ont donné très tôt un certain nombre de preuves convaincantes « 

On a souvent le sentiment qu’il importe plus d’apporter de l’insignifiant qu’on ne peut contredire que de l’utile qui se critique. Souci de carrière, et de droits d’auteurs, sans doute.

Nous posions la question :  » Est-ce à dire que la pensée, c’est l’esprit ? « . L’auteur va maintenant se demander si ce ne serait pas plutôt la  » théorie  » de l’esprit.

 » que les enfants autistes ne développent pas de théorie de l’esprit, au contraire des enfants normaux « 

ce qu’il aurait été utile de démontrer en effet, mais on ne sait pas encore ce qu’est l’esprit qu’en voici la  » théorie ».

 » ce qui expliquerai à la fois leurs difficultés sociales et pragmatiques. Si les enfants autistes ne sont pas conscients de l’esprit, « 

Donc être conscient de l’esprit, c’est développer un théorie de l’esprit. Ce qui devrait être l’apanage de l’auteur, il me semble.

 » S’ils ne sont pas capables d’attribuer des états mentaux à autrui. « 

On finit par se demander si elle n’est pas en train de découvrir l’intersubjectivité et les modalités de l’altérité.

 » On ne peut s’étonner qu’ils entretiennent avec autrui les mêmes relations qu’avec des objets et qu’ils soient isolés socialement.  « 

En effet…

 » De la même manière, s’ils n’arrivent pas à prendre en compte les croyances et les intentions des gens, la communication ordinaire leur est impossible ».

En effet, lorsqu’il manque beaucoup des traits de l’ordinaire à l’ordinaire, il est courant qu’il ne soit plus l’ordinaire qu’il était. C’est valable pour beaucoup de choses.

 » Les recherches ont continué et confirmé ces résultats « . On peut être rassuré, personne n’a découvert un extraordinaire qui ressemble à l’ordinaire.

Cette vicariance de la théorie de l’esprit à l’enfant va de pair avec la suite, nous sommes page 137 :  » Lorsqu’ils ont découvert ce qui semble être un œuf et qui est en réalité une pierre, ils insistent pour dire que les deux se ressemblent et qu’il s’agit bien d’un œuf,  ( ou pour dire que les deux se ressemblent et qu’il s’agit bien d’une pierre )

Cela signifie qu’ils ne sont pas conscients de leurs propres états mentaux « 

La conclusion me désole évidemment, elle est d’une affligeante indigence intellectuelle, mais les prémisses avec la réalité et le  » semblent  » me ravissent d’aise. Il faudra que je revienne là-dessus.

 » Les enfants autistes sont moins susceptibles que les autres de parler d’états mentaux cognitifs en utilisant des mots comme  » penser  » ou  » savoir « .  Arrivons page 138 :   » Ils ne se souviennent pas de leurs propres fausses croyances, et ils ne peuvent distinguer l’apparence de la réalité ».

C’est que le serre-joint fonctionne moins bien. La réalité se distinguerait de l’apparence en ce qu’elle n’a pas d’apparence ?

En fait, ce dont les enfants autistes sont le plus coupables, c’est de ne pas découvrir la théorie de l’esprit qu’ils devraient découvrir comme les autres enfants qui sont sages et qui se conforment à la vision de l’auteur. Le chercheur, interpellé sur ce point doit se demander si cela ne remet pas plutôt sa théorie en question.

Par exemple, je vous dis que les enfants normaux découvrent le gloubi. Le gloubi est constitué de la capacité à jouer au bridge et à passer la tondeuse. Je mène des études très convaincantes qui montre que les enfants autistes ne passent pas la tondeuse et ne jouent pas au bridge. J’en conclus

1 – Que c’est bien le gloubi qui leur manque, puisqu’ils n’ont aucun des deux critères.

2 – Que c’est bien la découverte du gloubi qui permet aux enfants normaux de jouer au bridge puisque eux l’ont. Ben oui, si les enfants autistes ne l’ont pas les normaux l’ont, tertium non datur.

  » Tout cela nous aide à comprendre combien le déficit des enfants autistes est profond et spécifique, mais cela nous rapproche nullement d’une explication sur ce qui, chez eux, ne fonctionne pas.  « 

Il m’avait semblé, en effet, avoir aperçu quelque chose dans le genre.

 » Il serait plus juste de dire que cela nous pose une question encore plus importante. Nous disons que les difficultés que connaissent les enfants autistes viennent sont dues à ce qu’ils ne découvrent pas l’esprit, à ce qu’ils ne développent pas une théorie de l’esprit. La question essentielle est alors la suivante : comment les enfants normaux le découvrent-ils ? « 

Admirable, non ?

A partir de là, le temps se gâte, la réentrance va s’immiscer, de façon invisible au départ, dans la danse, et provoquer les figures de pensée qui signent cette entrée, à savoir que la ronde grippe et semble tourner à l’envers, comme ces roues sous un stroboscope, dont le moindre décalage semble inverser le sens de rotation.

Bas de la page 139 :  » Hobson estime que, dès la naissance, nous avons une disposition biologiquement fondée « 

Heureusement, sinon, où se cacherait-elle  ? Mais ça rassure le rationaliste, ça fait sérieux, blouse blanche. On a les coupes entre les lames de verre.

 » à percevoir les émotions d’autrui « 

On ne peut décidément rien cacher à Hobson.

 » C’est ce dont manquent les enfants autistes, et c’est pourquoi leurs difficultés commencent très tôt dans la vie ».

 » Ils ne voient pas les émotions derrière le corps de l’autre « 

Magnifique phrase, elle en prépare une autre.

 » pas plus qu’ils ne connaissent de communication émotionnelle, c’est à dire de connexion psychologique avec ceux qui s’occupent d’eux. « 

 » C’est là que, selon Hobson, commence la découverte que fait l’enfant de l’esprit « 

Heureusement qu’on a la science moderne et les choses  » biologiquement fondées ». mais attention :  » Sans ce socle fondateur, ils n’ont aucun aperçu de la vie mentale des autres, pas plus que de la leur « .

Cette phrase est tout de même incroyable. Au moment même où l’enfant commence à se construire par la connexion psychologique avec les autres, ce n’est plus lui qui se construit, on lui retire ce privilège, c’est  une vie mentale qu’il faut apercevoir, ce socle fondateur. Ce qui nous fonde n’est pas en nous, mais une sorte de môle que le marin doit tâcher d’apercevoir. C’est curieux cette incapacité tenace à admettre que nous ne sommes faits que de cela.

Je vous laisse parcourir la suite. Mais cette dame est de bonne volonté, et le cafouillage méthodologique atteint un tel niveau que l’auteureresseuse elle-même va s’en émouvoir.

S’apercevant de l’indigence de sa démarche, elle va en effet elle-même la critiquer, sans comprendre complètement ce qu’elle fait, bien sûr. On en arrive ainsi page 151 au chapitre 10 intitulé  » Causes et conséquences ». On voit que ce couple est au cœur du serre-joint.

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 » J’ai pris la précaution de dire que les enfants ne décrivent évidemment jamais leur découvertes en utilisant le vocabulaire des psychologues. C’est maintenant une chose bien établie. Ma démarche est naturellement celle des psychologues et leur vocabulaire est le mien : je parle de  » croyance « , de  » désir  » et de  » représentation « . La notion même de  » découverte de l’esprit  » appartient à ce champ. Aucun enfant de cinq ans ne parle ni ne pense dans ces termes. Et un certain sens, il est trompeur de dire qu’il découvre l’esprit, source de l’action « .

Pourquoi alors le répéter depuis le début, pourrait-on rétorquer, n’est-ce pas ?

 » Les enfants, comme nous mêmes, n’ont pas une conscience de l’esprit, mais du Soi. « .

Faudrait savoir… La notion de conscience réflexive n’est pas encore acquise chez la psy américaine de 30-40 ans, apparemment. Voyons comment elle va se sortir du piège.

Suit, page 150, une description rapide parsemée de généralités  :  » La manière dont ils parviennent à comprendre leurs propres états mentaux et ceux des autres […] Nous avons vu que cette découverte commence dès la petite enfance, de l’usage qu’ils en font […] Elle se poursuit dans les années d’enfance lorsque les enfants deviennent capables de penser à des choses ou à ces événements hypothétiques ou absents. […] Ils parlent bientôt de l’esprit, ou plutôt, de ce qu’eux et les autres voient et sentent [ … ] puis plus tard de ce qu’ils pensent et savent…  Chaque enfant parvient à comprendre tout cela à son rythme légèrement différent de celui des autres, mais il existe une évidente uniformité au sein de cette apparence diversité (cliché bon marché) … puis à l’âge adulte ils en apprendront bien d’avantage, il est légitime de dire qu’à l’âge de cinq ans, les enfants ont découvert l’esprit  » .

C’est un modèle de contre démonstration, qui a le panache de terminer un alignement de banalités fumeuses par l’auto-célébration de sa légitimité.

On va maintenant avoir un bel exemple de serre joint en haut de la page 151 :

 » J’ai raconté l’histoire des psychologues et décrit le développement des enfants .Restent deux grandes questions à propos desquelles les psychologues spécialisés dans ce domaine ne cessent de s’interroger : D’une part qu’est-ce qui déclenche ce développement, en d’autres termes comment l’enfant découvre-t-il l’esprit,

D’autre part quelles conséquences cela a-t-il sur le développement de l’enfant ? Ou encore comment la vie des enfants est-elle changée par la découverte qu’ils font de l’esprit ?  « 

Ceci ouvre un nouveau sous-chapitre intitulé  » Comment les enfants découvrent-ils l’esprit ?  » On rappelle que le titre de l’ouvrage est  » Comment les enfants découvrent la pensée / La  » théorie de l’esprit  » chez l’enfant. « . Nous sommes page 151 sur les 174 que comporte l’ouvrage.

 » Les psychologues passent plus de temps à décrire le développement des enfants qu’à expliquer comment il se produit. Susan Carey explique cela en faisant valoir que l’on ne peut commencer à expliquer les changements qui surviennent au cours du développement que si on les a d’abord identifiés. « 

N’est-ce pas.

 » Mais elle propose une autre explication : parfois la description est l’explication. »

C’est un peu risqué, comme explication…

 » Cette description nous a permis d’accumuler des données qui sont autant de preuves et qui appellent une explication. « 

On voit ici combien  » l’explication  » est pensée comme devant justifier les preuves de ce qu’on cherchait dans la description. L’antéposition de la théorie érigée en théorie.

 » Il est évidemment simplificateur de penser qu’il existe une séparation entre les données et l’explication. « 

Curieuse phrase…

 » Comme le dit Carey, il arrive que la description constitue une explication. Et comme je l’ai moi-même expliqué au début de ce livre, que nous accumulions des données grâce à l’expérimentation ou à l’observation, c’est toujours la théorie à laquelle nous adhérons qui nous permet de décider de ce que nous observons […] La théorie détermine ce que nous regardons, et ce que nous constatons permet en retour de redéfinir la théorie  « .

Bienfaitrice lucidité, qui résume une bonne partie de la démarche scientifique, et qui a pour limite cette idée que la théorie parfaite serait l’ensemble des faits lui-même, hélas.

Passons page 152 :  » […] j’ai présenté la thèse de Leslie, d’après laquelle le cerveau contient un mécanisme inné particulier, un  » module de théorie de l’esprit », qui facilite la compréhension des enfants. […] Il s’agit dans tous les cas de tentatives d’élaborer des explications théoriques. […] La formulation que je répète sans cesse […] implique que l’esprit est à découvrir. […] pas comme peuvent l’être les orteils ou les doigts.  […] l’esprit est une invention culturelle  et les enfants le découvrent en même temps qu’ils acquièrent le langage et les pratiques sociales de leur culture » .

La notion que c’est ce dont nous sommes faits n’est pas encore acquise (reste ce fameux  » esprit  » à découvrir « ) mais elle progresse.

 » Selon elle, ce qui nous intéresse, nous psychologues, comme ce qui intéresse l’ enfant en tant que découvreur de l’esprit « 

Perseverare diabolicum…

 » […] ce n’est pas tant d’expliquer et de prédire le comportement que de le comprendre et de l’interpréter. Ce qui compte, c’est la manière dont l’enfant parvient à donner un sens à ce que font les gens, et c’est cela que nous devons étudier de près « 

C’est touchant de naïveté, cette découverte d’une maman assistance scolaire férue de psychologie.

page 153 :  » C’est ainsi qu’en apprenant à parler, à raconter, et à entendre des histoires, chaque jour, au sein de sa famille, l’enfant apprend ce qu’on peut faire et ce qu’on ne doit pas faire, mais aussi ce que les gens pensent et ce qu’ils ressentent. En d’autres termes il acquiert la psychologie profane de sa culture  » .

Toujours la même ornière : Si l’enfant acquiert, c’est qu’il est avant d’acquérir, d’une part, et d’autre part ce qu’il acquiert est une  » psychologie  » comme le client d’un supermarché met un produit dans son caddie. Le serre-joint a toujours deux termes dont on inverse les positions respectives. Au lieu de dire que la psychologie est ce dont l’enfant hérite de la pensée collective, et qui lui permet d’être en devenir, donc de mettre en relation deux êtres, on isole d’une part un enfant objet qui acquiert, et de l’autre une chose objet qu’on acquiert. La ségrégation par l’objet permet d’inverser les rapports  » être et avoir « , dont on a vu le rôle dans la construction du sandwich ontologique opérée par le langage.

On a un peu le même mécanisme dans :  » […] selon les cultures les enfants réagissent différemment aux questions qui leur sont posées […]   » et ce qui ne manque pas d’arriver :  » On pourrait évidemment dire que des cultures différentes en parlent précisément de manière si différente que nous ne saurions les comparer « .

Ahurissante au départ, cette réaction s’explique si on considère le présupposé, qui est que nous les enfants humains disposent d’un même module de la théorie de l’esprit, quelle que soit leur culture. Donc ils devraient réagir tous de la même manière, et il faut retirer l’aspect culturel de l’étude.

A preuve le haut de la page 154 :  » […]  des enfants appartenant à des cultures très différentes ont tous la même compréhension fondamentale de la manière dont les croyances et les désirs déterminent les actions et les sentiments. « 

Superbe exemple de serre-joint, puisque la définition d’une croyance ou d’un désir est précisément celle-là.  »  ‘ croyance ‘ est le mot utilisé pour désigner ce qui détermine les sentiments « , qu’on peut reformuler de l’autre côté en disant  » On appelle action un mouvement qui a pour source ce qu’on appelle un  » désir « .

Ces gens cherchent à vérifier leur propre architecture linguistique. Ces études, donc :

 » […] ébranlent l’idée que la psychologie profane est acquise par acculturation; du moins elles permettent de penser qu’il existe une base commune dans la manière dont toutes les cultures comprennent ces choses. « 

Et cette base commune ne saurait être une  » constante culturelle  » :

 » Mais c’est certainement les éléments que nous tirons de l’observation du développement des enfants autistes qui affaiblissent le plus sérieusement la thèse de l’acculturation.  Elly, dont j’ai parlé au chapitre précédent, a grandi dans le même environnement social que ses frères et sœurs, mais elle n’a pas découvert l’esprit comme eux « .

Maintenant, la charnière du serre-joint :  » Nous l’avons vu, on admet en général que l’autisme a une origine biologique, et non sociale. »

Et la conclusion :  » Ainsi, s’il se peut que  » l’esprit  » soit une invention culturelle, il n’en demeure pas moins que chaque enfant découvre l’esprit par lui-même. « 

Rappelons qu’à ce stade, l’esprit est défini par le mécanisme selon lequel l’enfant intériorise ce qu’il comprend des intentions et des désirs des autres.

 » La question demeure de savoir comment « .

On voit que la question du  » comment ?  » permet d’escamoter celle de l’être (qu’est-ce qui est à découvrir ? « , laquelle revient lorsque le mécanisme du  » comment ?  » est défini comme un mécanisme  d’acquisition. ce qu’on acquiert est, par définition, un objet.  L’un et l’autre se chassent mutuellement. On ne sait pas ce qu’on cherche, mais si on trouve comment on l’acquiert, on finira par le découvrir au fond du caddy. On ne sait pas comment on l’acquiert, mais si on pose ce que c’est, on verra bien par où ça passe.

Il reste la possibilité de l’acquisition d’une compétence. Cela garde le côté objet, mais permet d’éliminer le côté  » gris-gris  » magique du module de l’esprit.

Avant d’en arriver là, on va retourner encore une fois le serre-joint pour examiner si cette chose, dont on ne sait toujours rien, est  » innée ou acquise « . Le but est de donner un tour de vis supplémentaire, afin de serrer l’épaisseur ontologique.

Je passe rapidement pour ne garder que les perles, cette même page

Le problème est de savoir à quoi ça sert. Parvenu à ce point, il nous faut revenir à la définition que nous donnions au début du  » serre-joint de base », en disant   » C’est un peu comme de dire que la maladie nous infecte que nous le voulions ou non, alors que c’est la définition d’un tel mal que nous impacter sans notre accord.  « 

Je pense que certains me voient venir déjà. Vous savez que certaines personnes pensent que la phrase  » Les  maladies nous infectent que nous le voulions ou non  » ne reflète pas totalement la vérité, et que le malade a  » partie liée  » avec sa maladie. Nous n’entrerons pas ici dans le débat par cette porte, mais par une autre, à savoir la question que cela pose à notre épistémologie.

Si le degré de vérité de la phrase qui est un reflet concret de l’effet du serre-joint est discutable, cela interroge le rôle que nous donnons à notre système de savoir dans son rapport à la réalité.

Cela veut dire que le serre-joint est toujours susceptible de défaire, qu’un tour de vis en sens inverse permet au système de se reconfigurer. C’est ce que je voulais dire en disant que le consensus est en permanence soumis au vote.

Nous l’avons vu, la connaissance pose un hypothétique objet, simule ses conséquences alors que ce sont les conditions de sa création, et vérifie ses hypothèses.

Tout le monde pense que c’est ainsi que le savoir scientifique avance. On pose une hypothétique origine causale à ce que nous pensons être des conséquences de cette cause et on voit  » si ça marche ».

Ce que je cherche à mettre en lumière ici, c’est une tendance mimétique à simuler ce genre de comportement scientifique, en émettant un nouveau mot, avant d’avouer que finalement, ça n’apporte rien. Cela ressemble à une démarche scientifique, et dupés par cette similitude, nous perdons énormément de temps avec cela. Il est plus long et plus difficile de lire les auteurs qui nous ont précédé, afin de réutiliser leur vocabulaire, et a minima.

Car le problème c’est qu’un mot a besoin d’une définition, et on noie donc le projet dès le début, on s’entrave au départ. Mais pour faire autrement, il faudrait attendre, avant de poser un mot, et lire longtemps, ce qui va au contraire de l’  » elevator pitch « . Il faut dire n’importe quoi, du moment que ça se dit vite, pour pouvoir se vendre à de nombreux exemplaires. On ne peut servir deux maîtres, la pensée et l’argent.

Au lieu de lire les auteurs qui ont traité en profondeur des problèmes qu’ils évoquent, ces gens ne lisent que leurs collègues qui ont mené quelques expériences, sans lire eux non plus un mot de leurs prédécesseurs.  Mais ce défaut a une bonne raison d’exister, c’est que publier n’importe quoi même vide a une chance de rapporter un peu d’argent, tandis qu’accumuler des connaissances n’apporte que du progrès humain.

Je me suis attardé bien longuement sur ce point. Mais c’est pour montrer que l’effet  » serre-joint  » permet au langage de fonctionner en épaississant la sauce ontologique de ce qu’il dénote, et ce aussi bien à l’échelle individuelle que collective. Une civilisation entière peut parfaitement, et légitimement vivre en disant n’importe quoi sur l’esprit. En fait, cela n’a aucune importance.

C’est ce que je disais pour la civilisation qui érigerait Starwars en mythe fondateur. Puisque notre système de connaissance est étanche à la nature, il peut être constitué de n’importe quoi, cela n’a aucune importance.

Mais je pose cela pour le moment. Maintenant que je tiens le truc, je n’aurai plus qu’à signaler. Certains auront remarqué que j’ai ajouté (l’espace) au titre. C’est que je prépare une nouvelle page avec l’aspect temporel du serre-joint.

(1) Cette tournure alambiquée cache une réelle question. Ce n’est pas tant que j’en suis  » victime », c’est surtout que c’est l’essence même de ce mécanisme que de se dissimuler au coeur de la représentation, par une involution. Nous avons plutôt l’habitude de chercher l’origine des choses qui s’épanouissent, et une fois la fleur faite, nous cherchons la graine. Mais nous avons plus de mal avec les mécanismes dont l’aboutissement est leur anéantissement.

(2) La psychanalyse, disons sa période flamboyante en France, a eu lieu dans un contexte d’effervescence intellectuelle, certes, mais pas encore répandu dans la France du Général, encore largement présente de nos jours, au point d’en faire oublier qu’elle devait à la société une promesse.

Celle de toute science qui prétend de près ou de loin se rattacher au soin n’a dans l’esprit du petit retraité poujadiste, dont le seul horizon est de pouvoir remplir son caddy et acheter une grosse Simca à mettre dans l’abri à voitures à côté de son pavillon,qu’une seule finalité, c’est de  » réinsérer le malade ».

(3) On pourrait appliquer ceci au serre-joint. Imaginez que vous deviez le serrer  » à vide « , et une main dans le dos. la manœuvre est malaisée. En admettant que vous arriviez en fin de course de la vis, vous aurez du mal à le serrer, parce qu’il va  » fuit  » devant vous en dérapant sur la table. Il vous faudrait votre autre main pour le bloquer, et finir de serrer.

C’est là que ce qui est dans le serre-joint va contribuer à une  » auto-construction  » de son épaisseur ontologique. Plus il pèse, et plus il vous autorise à le serrer, et plus vous le serrez, plus il est compact et offre de  » résistance ontologique  » à l’examen.

(4) Notons au passage, toujours la même attitude, la  » pensée  » est une chose extérieure à eux-mêmes, que les enfants  » découvrent  » comme on soulève une pierre pour trouver un oeuf en chocolat. La formulation  » Comment un enfant se construit  » n’est pas encore de mise. Nous sommes la pensée.